Les Tournées du Préfet Gamot

par webmaster
On parle beaucoup de la suppression des départements !
Revenons à l’époque où ils ont été créés par Napoléon Bonaparte avec les aventures lozériennes du 3ème Préfet de Lozère.

 

Nous avons eu entre les mains un document qui a été publié dans le bulletin du Centre d’études et de recherches de Mende Mémoire N°2 “Les tournées du Préfet Gamot la Lozère à la fin du premier Empire

Nous avons obtenu l’aimable autorisation du Directeur des Archives départementales pour publier ce document qui nous a paru intéressant voire amusant.
En effet le Préfet Gamot fait le tour de la Lozère  “accompagné de M. le Sous-Préfet de l’Arrondissement du canton de Mende, l’Ingénieur en Chef du département et le Capitaine de Gendarmerie, tous à cheval”
Le but de ces tournées est en quelque sorte un rapport concernant l’état des routes et des chaussées, descriptif des villages traversés ainsi que des notables occupant ces villages et bourgs mais un descriptif politique comme vous pourrez le constater.

Nous avons essayé d’agrémenter ce document de diverses cartes postales anciennes concernant les secteurs traversés.

Nous  présenterons ce document en plusieurs épisodes.

Quelques mots sur le Préfet Gamot :

Charles-Guillaume Gamot est né  le 2 octobre 1767 au Havre ; beau-frère du Maréchal Ney, il s’intéresse très tôt au département ; troisième préfet de la Lozère, il est installé le 19 avril 1813. Il visite à fond toute la Lozère par plusieurs voyages. ll est ensuite nommé préfet de l’Yonne. Il meurt à Paris le 20 mars 1820.  ( source : AMILO )

Les Tournées du Préfet Gamot : La Lozère à la fin du premier Empire

Le compte-rendu des journées du préfet Gamot (série M des Archives départementales de la Lozère) a été en partie publié de 1950 à 1956, dans plusieurs numéros du Bulletin de la Société des Lettres. Le Centre d’études et de recherches a estimé qu’il était utile de le publier intégralement en une seule publication qui forme le Mémoire n 2 du CER (Un classement provisoire de cette série M avait d’abord fait penser que le baron Florens, deuxième préfet de la Lozère, était l’auteur de ce rapport. Or il fut remplacé à la tête du département le 12 mars 1813 par le « sieur (jamot, administrateur des Droits réunis » qui fut installé le 19 avril 1813. C’est donc ce dernier qui est l’auteur de ce document. (Cf. Notre article « Les Préfets de la Lozère ss, Bulletin du CER, n 3)..

Benjamin BARDY

1re Tournée dans le département de la Lozère

Arrondissement de Florac

Je me suis mis en route le 21 juin 1813, accompagné de M. le Sous-Préfet de l’Arrondissement du canton de Mende, l’Ingénieur en Chef du département et le Capitaine de Gendarmerie, tous à cheval.

Ire journée – 21 juin

De Mende au Pont-Neuf.

– En partant de Mende pour Florac la route se dirige d’abord vers l’ouest, jusqu’au Pont-Neuf à une demi-lieue de Mende.
pontneuf_mendeCette partie de route est fort vieille, les empierrements ont bien pris, le chemin est uni et solide. Les plantations qui bordent la route sont en noyers et peupliers, les fossés sont nettoyés et les murs de soutènement en bon état. Les parapets du Pont-Neuf sont à refaire. L’arche de ce pont, qui a 60 pieds d’ouverture, n’a point conservé son plein cintre. M. l’ingénieur prétend que malgré cela elle est solide.

Du Pont-Neuf à Balsièges.

– Du Pont-Neuf à Balsièges, petit village qui est à environ une lieue plus loin, la route se porte vers le sud en serpentant sur les bases des montagnes dont les vallons servent de lit à la rivière du Lot. Il y a peu de parties de grandes routes dans le département qui menace le voyageur de plus de dangers. Non seulement les murs de soutènement fort élevés offrent partout des précipices, mais encore d’énormes rochers calcaires entassés les uns sur les autres sous mille formes différentes semblent ne pas tenir à la terre.
Plusieurs sont fendus dans toute leur hauteur et paraissent prêts à tomber. Souvent quelques parties s’écroulent et encombrent le chemin. Ces rochers, qui ont 300 à 400 pieds d’élévation, sont d’une couleur grisâtre. Quelques plantes et arbrisseaux croissent dans leurs fissures. On y remarque entre autres la lavande commune, le bois de Ste Lucie, des cytises de plusieurs espèces, des lins à fleurs jaunes, etc., etc..
Le chemin est nouvellement empierré dans quelques parties et solide partout. Il n’en coûtera pas beaucoup de dépenses pour le mettre en bon état,parce que les matériaux sont à pied d’oeuvre.
Le pont de Balsièges n’est pas solide on se prépare à le refaire. Déjà, on amasse des matériaux qui m’ont paru très propres à leur objet. Ils sont d’une pierre calcaire fort concrète et fort dure. Comme il n’y avait point de conscrits en retard à Balsièges, je ne m’y suis point arrêté.
Ce village fort pauvre est composé d’une trentaine de mauvaises maisons, bâties sans ordre sur une petite élévation formant presqu’île qui se trouve dans une gorge du Lot, entre la rivière du Lot et celle du Bramont.

De Balsièges à Molines.

–    En quittant Balsièges, on monte la côte appelée du Choizal  qui a environ une lieue de longueur. Cette côte est bien tracée et généralement bonne, ses lacets sont sujets à moins de frais que beaucoup d’autres, parce que les flancs de la montagne sur lesquels ils sont tracés sont couverts de bois rabougris qui arrêtent les éboulements, on travaille en ce moment sur le haut de la côte à une partie d’empierrement et on fait sauter un rocher calcaire qui nuit au chemin et qui fournit des matériaux très bons.
–    Le haut de la montagne présente le Causse de Sauveterre que l’on parcourt en se dirigeant vers le sud-ouest. J’ai déjà dit à V.E. que ce qu’on appelle les Causses sont des plateaux très élevés, qui reposent sur d’énormes bancs de pierres calcaires. En général, ils offrent l’aspect de la stérilité et sont fort dangereux en hiver parce que la neige qui les recouvre souvent effaçant les traces des chemins et aucun arbre n’indiquant la route, le voyageur est exposé à s’égarer et à périr dans les fondrières. Chaque hiver en offre de fâcheux exemples. Le Causse de Sauveterre est une vraie terre de désolation. Deux misérables hameaux se trouvent à peu de distance du chemin, sur la gauche le premier appelé Le Freyssine et le second la Basalgète. Ils sont tellement entourés de pierres blanchâtres, que de loin ils semblent sortir de dessous la neige. Quelques petits morceaux de terre épars sont semés en grains et doivent à peine payer la semence. Ce qui fait exister ces deux hameaux c’est la facilité qu’ils ont de faire paître leurs troupeaux sur une étendue considérable de terrain. Les moutons trouvent entre toutes ces pierres une petite herbe, courte et une grande quantité de plantes de différentes espèces qui leur conviennent beaucoup. Ces plantes sont le plus souvent « aira cario… s> « poa rigida s> ; on y rencontre aussi l’Adonis vernalis, jolies plantes jaunes et  laurinées de nos jardins

Après avoir marché deux heures sur le Causse de Sauveterre , on arrive à la côte de Moline qui prend son nom d’un hameau qui se trouve au pied à l’entrée du vallon d’Hispagnac. Cette côte a cinq quarts de lieue de longueur. Elle est généralement bonne. La partie inférieure dans laquelle on a pratiqué des lacets est sujette aux éboulements et conséquemment plus dispendieuse que la partie supérieure. Il y a quelques murs de soutènement qui se sont écroulés et qu’on va faire rétablir.

De Moline à Hispagnac.

– Au pied de la côte on passe sur le pont de Moline qui vient d’être rétabli, on traverse le hameau composé d’une vingtaine de maisons en bon état et après un quart d’heure de marche on arrive à Hispagnac. C’est une chose remarquable que la différence de climat que l’on éprouve entre les Causses et les vallons et même entre tel ou tel vallon. A Mende, tout est tardif, on mange les cerises au mois d’août, on ne voit point de vignes, à peine commence t-on la coupe des foins.

A Hispagnac, les fruits y sont précoces. Il y a beaucoup de vignes et les foins sont coupés depuis quelque temps. La Nature dans ce valIon a tout un autre aspect. Sa verdure est moins triste, et les flancs de ses montagnes sont plantés en châtaigniers.

 

Hispagnac est un joli village d’une centaine de maisons. Il est placé sur la droite du Tarn qui n’est qu’un torrent où il y a peu d’eau en été, mais qui pendant l’hiver se grossit beaucoup et ravage souvent les établissements qui se trouvent sur ses rives.

Je me suis arrêté environ une heure dans ce village. Le maire et celui de Quézac, village voisin m’y attendaient avec les curés des deux paroisses. Ces hommes m’ont paru persuadés qu’il importait au bonheur et à la tranquilité du païs qu’il ne s’y trouvât ni déserteurs ni insoumis. Hispagnac et Quézac ont ouvertement résisté à la Conscription. J’ai déclaré que la garnison resterait dans le païs jusqu’à ce que tous les retardataires fussent rendus. On m’a promis de les faire partir sous peu de temps. Depuis mon retour à Mende la plus grande partie s’est rendue.

D’Hispagnac à Florac.

– La route d’Hispagnac à Florac serpente sur les bords du Tarn. Elle est élevée sur des murs de soutènement qui m’ont paru en bon état mais le fond du chemin n’est pas solide parce que le terrain étant schisteux, les pluies le disloquent et le rendent très pénible pendant l ‘ hiver. On a essayé quelques empierrements avec les cailloux éversés du Tarn. On a choisi de préférence les granitiques et les quartzeux. Ces empierrements m’ont paru solides et comme ce procédé peut être suivi d’Hispagnac à Florac, on doit espérer d’avoir un bon chemin entre ces deux points. Le sol d’Hispagnac est schisteux, mêlé de quelques bancs de quartz. Les châtaigniers poussent avec vigueur sur le schiste même à nu. On fait un trou dans cette substance avec un instrument de fer, on y porte un peu de terre et l’arbre y croît assez promptement. Les racines se font place entre les couches lamelleuses des schistes et y trouvent sans doute l’aliment qui leur, convient. Le châtaignier couvre les montagnes du vallon d’Hispagnac comme celles de toutes les Cévennes. Il sert à la nourriture des habitants ; c’est une espèce d’arbre à pain extrêmement précieux pour le païs. Il y a cinq ponts ou ponceaux à passer d’Hispagnac à Florac. Ils sont en assez bon état. Celui de Florac est à refaire.

 

Le Tarnon, à droite l’Impézou, à gauche le Causse méjean

Je suis arrivé à trois heures à Florac, les maires et les curés étaient réunis chez le Sous-Préfet. Tous m’ont promis d’employer les moyens en leur pouvoir pour faire partir les conscrits. L’arrondissement de Florac est celui où il se trouve le moins de retardataires, les Gorges du Tarn en cachent quelques-uns, mais j’espère les trouver avant peu.

Florac est une petite ville de 2 000 âmes sur le Tarnon. Le vallon est ouvert Nord et Sud. Du côté de l’Ouest, est un Causse fort élevé que l’on nomme le Causse Méjean qu’il faut traverser pour aller à Meyrueis, chef-lieu de canton. Du côté du levant est une montagne nommée Impezou qu’il faut passer pour aller au Pont-de-Montvert, autre chef lieu de canton du département.

L’aspect de Florac est assez gai, quoique la rue principale soit étroite comme toutes celles des villes du département que j’ai vues jusqu’à présent.
Sur le côté de l’Est, il y a une petite promenade plantée nouvellement en platanes. Une fort belle source sort du Causse Méjean du côté de l’Ouest, à peu près à cent pieds de hauteur.


Cette source a cela de remarquable que quelquefois elle grossit en un instant d’une manière extraordinaire ; elle roule avec fracas des rochers énormes, enfin elle donne les plus grandes inquiétudes aux habitants de la ville. Ce phénomène peut s’expliquer ainsi : les Causses sont formés de granit à leurs bases, ensuite d’un banc de schiste sur lequel reposent les couches calcaires.
Le calcaire laisse filtrer les eaux, le schiste ne permet point la filtration, les sources paraissent donc immédiatement au-dessus du schiste, voilà pour l’élévation de la source. On peut dire pour son augmentation subite, il pleut souvent sur le Causse quand il ne pleut pas sur la ville, les pluies traversent le calcaire et parviennent aux schistes qui sont tellement disposés que la source devient un déversoir des eaux du Causse.

 

Florac est une ville sans aucune espèce d’industrie ni de commerce, conséquemment fort pauvre.

Ses habitants sont des espèces de philosophes sans ambition, s’inquiétant peu comment le monde va, cultivant chacun son petit champ, mangeant ses châtaignes gaiement et ne s’occupant d’autre politique que de celle qui a rapport à la conscription militaire.

ETABLISSEMENTS CIVILS DE FLORAC

IIe journée – 22 juin.

Maison Commune.

– Les établissements de Florac sont analogues à la pauvreté du païs. Il n’y a point de maison commune. C’est chez le Maire que se rassemble le Conseil Municipal c’est chez lui que sont déposés les registres de l’état-civil. Le Maire est un nommé Cade, frère du Sous-Préfet. Cela n’est pas trop dans l’ordre, mais la pénurie d’hommes capables a fait passer sur ce que le choix a d’irrégulier. Au reste, cet homme m’a paru être très bien à sa place et personne ne se plaint de cette réunion de pouvoirs dans la même famille.

Tribunal.

– Le lieu où le tribunal tient ses séances est une pièce de 18 pieds de large sur 42 de long, au rez-de-chaussée sur la petite promenade plantée dont j’ai parlé plus haut. On y monte par trois degrés. Le plafond n’en est pas assez élevé et l’on doit présumer, d’après les dimensions de la salle, que les juges, les avoués et l’auditoire doivent être fort resserrés.
Cette salle est louée 400 francs par an, mais le propriétaire n’ayant point rempli certaines conditions qu’on lui avait prescrites, on ne lui a rien payé depuis quelques années, ce qui n’est pas juste. On suppose que pour le temps échu on ne sera obligé de lui rembourser qu’à raison de 200 francs par année. Il offre moyennement 200 francs de plus d’élever sa maison d’un étage. Le greffe serait au rez-de-chaussée et le tribunal au premier, cet arrangement me paraîtrait convenable et suffisant.

 

 

 

 

Prisons de Florac.

 

 

 

 

 

 

 – Les prisons de Florac sont dans une aile de l’ancien château. Ce bâtiment, flanqué de deux tourelles, est d’une très grande vétusté. Son architecture n’a aucun ordre positif ; ce sont de grandes murailles plates où sont pratiquées des croisées sans aucun alignement. Il y avait trois prisonniers lorsque je l’ai visitée. En général, leur nombre n’est guère que de trois à cinq.

Malgré le peu d’importance de leurs affaires civiles, les habitants de Florac ont la prétention d’avoir de grands établissements. Ils ont voté 4 000 francs pour bâtir un tribunal, des prisons et une caserne de gendarmerie. Cette dépense ne me paraît point en rapport avec leur fortune, mais même avec leurs besoins réels. A quoi sert un grand tribunal quand il n’y a que trois juges devant lesquels il se présente 5 à 600 affaires par an, presque toutes de peu de valeur. A quoi servent de grandes prisons quand il n’y a habituellement que 3 à 5 prisonniers ; que ferait-on d’une grande caserne de gendarmerie quand il n’y a qu’une brigade de 7 ou 8 hommes. Avec douze cents francs par an, on fera ce qu’il faut pour que ces établissements soient plus convenables et plus commodes : 400 pour le Tribunal 300 pour les Prisons 500 pour les gendarmes.

Cultes.

– Les habitants de Florac sont moitié catholiques, moitié protestants. Les places civiles sont partagées entre les deux communions. Ainsi, par exemple, le maire est catholique et l’adjoint est protestant, etc.. Il y a beaucoup de tolérantisme parmi les uns et les autres, conséquemment, point de querelles religieuses.

 

Eglise catholique.

–    L’ Eglise catholique est en très mauvais ordre. Les murs sont moisis intérieurement du côté du midi, parce qu’ils servent d’appui aux terres du cimetière, qui se sont exhaussées. Les couvertures ont besoin de réparations, les fenêtres sont petites et ne s’ouvrent point. Tout contribue à faire de cette église un lieu obscur, humide et conséquemment malsain. J’ai demandé coment on avait négligé un lieu si essentiel, on m’a répondu :
–    1°. que la ville n’avait pas le moyen de faire ces réparations
–  2°. que le culte protestant était encore bien plus maltraité, puisque ces religionnaires n’avaient point de temple et qu’ils étaient obligés de s’assembler dans une remise, qui servait dans les intervalles à d’autres usages. Je ne vois de remède à cela que dans le concert de chaque communion pour faire la dépense nécessaire à son culte. Et comme les souscriptions volontaires réussissent mal, il faudrait autoriser le Préfet à faire porter aux côtes de chaque contribuable la quantité de centimes suffisants pour pourvoir à ces dépenses.  

 

 

 

 

 

Instruction publique.


– Il n’y a aucun établissement public pour l’instruction à Florac. Quelques maîtres particuliers reçoivent des enfants externes chez eux. Les plus aisés vont à Nismes ou à Montpellier.

Fonctionnaires publics de Florac.

– M. Cade, Sous-Préfet. J’ai déjà rendu à V.E. compte de ce fonctionnaire dans mes lettres particulières. Je l’ai vu ici entouré de sa nombreuse famille ; ce sont de braves et bonnes gens. Sur quatre garçons, il en a deux à l’armée, l’aîné est paralysé du côté gauche, cependant il agit dans la maison. L’avant-dernier est un beau jeune homme, faisant l’état d’avocat, aidant son père dans ses fonctions et devant être chef et le soutien de la famille. Le père, quoique d’une forte complexion, supporte encore très bien la fatigue du cheval. Il m’a accompagné dans ma tournée et a toujours été en tête de la cavalcade. Il jouit de l’estime et de l’influence que lui donnent une justice sévère et un caractère prononcé.

M. Cade, le Maire, Frère du Sous-Préfet, est un homme de 36 ans, d’une belle figure et d’une fort bonne représentation. Il est avoué et paraît être dans l’aisance. Il n’a point d’enfant.

M. Jourdan, Président du Tribunal, peut avoir une cinquantaine d’années. Il jouit ainsi que les autres membres, ses collègues, de l’estime et de la confiance. J’ai demandé si les avoués ne traitaient pas trop mal leurs clients, on m’a assuré qu’ils étaient honnêtes et ne s’exposaient point à voir réduire leurs comptes. Une étude d’avoués à Florac vaut de 12 à 1 500 francs.

Ministres des Cultes.

– Le Curé est un brave homme de soixante ans. Il remplit son ministère avec zèle et donne aux fidèles de bonnes leçons et de bons exemples. Le ministre protestant est un jeune homme de 30 ans, non marié, dont on dit du bien. Tous deux sont dans un bon esprit, relativement à la conscription militaire.

Un mot sur l’ Agriculture à Florac.

– L’Agriculture est fort pénible pour les habitants de Florac, comme pour tous ceux des Cévennes. Les vallons fort étroits sont labourés avec des boeufs comme partout ailleurs et les céréales y réussissent assez bien. Mais ce sont les montagnes qui présentent de grandes difficultés. Comme elles sont très escarpées et que les terres sont sujettes à s’ébouler, chaque propriétaire fait sur la portion qui lui appartient de petits murs de soutènement à pierres sèches, afin d’empêcher les éboulements. On y plante de la vigne, des légumes ou des arbres. A la fin de l’année, chacun ramasse sa terre dans les endroits où les eaux l’ont fait tomber et la reporte à bras sur son petit champ.

Industrie, Commerce.

– J’ai déjà dit que ces deux moyens de prospérité publique étaient absolument inconnus à Florac.

 

IIIe journée – 23 juin.

De Salgas à Vebron et retour à Salgas.

-Nous sommes partis de Salgas à neuf heures du matin à pied, avec toute la société de M. De Bernis. Nous avons remonté le Tarnon par un sentier assez ombragé, maïs souvent sur le bord de précipices très dangereux et après une heure de marche nous sommes arrivés au petit village de Vebron.

Le Maire nous attendait sur la place, à l’abri d’un arbre très considérable qui sert de point de rassemblement à tous les habitants du païs. C’est un orme planté, dit-on, du temps d’Henri IV. Ce Maire est un nommé M. De Fressac, ancien militaire très respectable, âgé d’environ 60 ans. Il nous a reçus avec une cordialité parfaite. Il n’a point de conscrits insoumis dans sa commune. Il m’a présenté le curé et le ministre protestant, qui sont d’un très bon esprit.

La maison de M. De Fressac est implantée sur la crête d’un rocher schisteux, élevé à peu près de cent pieds au-dessus du Tarnon. Avec beaucoup de dépenses, on a pratiqué sur le devant de cette maison une terrasse d’une vingtaine de pieds de large sur laquelle on a planté quelques marronniers qui sont assez bien venus. Rien n’est plus sauvage que le prospect de cette maison le Tarnon coulant au pied sur des rochers schisteux énormes qui, par le courant des eaux, ont pris des formes arrondies et dont la couleur brune et luisante leur donne l’air de masses de fer rouillé et anciennement poli ; les montagnes escarpées qui bordent la rivière, couvertes d’arbres jusqu’aux 2/3 de leur hauteur, pelées au sommet ; tout cela resserré, ne présentant aucune issue, fait croire que l’on est dans un pays qui n’a point de communication avec les autres. Après nous être reposés deux heures à Vebron, nous sommes revenus à Salgas par le même chemin.

De Salgas au Pompidou

-. Partis de Salgas à 3 heures après midi, nous avons passé le Tarnon sur un pont de pierre en assez bon état et nous avons commencé à monter la côte appelée du Cardinal parce qu’elle a été faite par lui. Cette côte a une grande lieue de longueur et est bien entretenue par M. De Bernis. On peut facilement dans le département de la Lozère suivre la formation des montagnes, parce que les chemins étant toujours pratiqués sur leurs flancs, on en découvre facilement les différentes couches. La côte du Cardinal est composée de schistes jusqu’aux deux tiers de sa hauteur, par dessus un banc de sable à gros grains, en commencement de concrétion d’une 30e de pieds d’épaisseur sur lequel reposent des couches calcaires qui s’élèvent jusqu’à (a sommité du Causse.


Le Causse qui domine les vallons de Salgas et de Vebron est celui de l’Hospitalet.
Il est ainsi nommé parce qu’il y avait autrefois dans le milieu du chemin, entre la côte de St-Laurent-de-Trèves et celle du Pompidou, un petit hospice qui servait de refuge aux voyageurs qui sont souvent surpris par le mauvais temps pendant l’hyver et qui sur ces plateaux élevés sont exposés â s’égarer ou à périr par le froid.


Ce petit hospice a été vendu. Il est habité par un fermier qui a tenu cabaret pendant quelque temps et qui l’a fermé parce qu’il a eu querelle avec les commis des droits réunis. On verra par la suite comment j’ai arrangé cette affaire.
Du haut de la côte de Salgas, on voit sur le bord du chemin un amas confus de roches calcaires qui, dit-on, a servi de camp retranché à Cavalier pendant les guerres des Cévennes sous Louis XIV.
Plus loin, est l’ancien hospice composé d’une demi douzaine de bâtiments qui servent aujourd’hui â l’exploitation de la ferme dont j’ai parlé. Quelques frènes et hêtres poussent à l’entour de ces bâtiments.

Après les avoir passés, nous nous sommes avancés sur les bords de l’est du Causse et là nous avons eu sous les yeux toutes les Cévennes. Je ne puis mieux comparer l’effet qu’a produit sur moi l’aspect des Cévennes qu’à celui d’une mer extrêmement agitée et profondément sillonnée par un vent furieux. Icy, plus de formes arrondies, plus de plateaux calcaires, plus de pentes ondulées. Les schistes qui seuls forment ces montagnes s’élèvent en lames acérées. Leurs flots sont rapprochés et tourmentés dans tous les sens. Leurs sommités semblent poussées par une force motrice venant le plus souvent du côté du nord et s’élèvent en jets plus ou moins prolongés. La couleur brunâtre de ces schistes, l’uniformité des châtaigniers qui couvrent une partie de leurs flancs, quelques mousses et quelques plantes qui croissent sur les sommets, tout cela donne à ce pays une teinte monotone et un air triste.
Nous avons suivi notre route sur le Causse pendant trois quarts d’heure. Nous y avons vu quelques terres en cultures. Les seigles m’ont paru, en assez bon état. La plus grande partie est inculte et ne présente à la vue que des roches et des amas de pierres blanchâtres. Nous sommes arrivés à la côte du Pompidou que l’on descend en trois quarts d’heure. Elle est en fort bon état. Les eaux l’attaquent souvent, mais en dégageant les éversoirs on l’entretiendra à peu de frais.

IVe journée

Le Pompidou.

– Le Pompidou est un joli village d’une quarantaine de maisons bâties sur les deux côtés de la route. Il n’est pas abrité du côté du nord et comme il est situé dans la partie élevée de l’espèce de bassin qui renferme les Cévennes, le climat y est extraordinairement très âpre. Sa position au pied du Causse de l’Hospitalet et à cinq heures de chemin de St-Jean-du-Gard, en a fait un lieu de station pour les voyageurs. On y trouve deux grandes auberges assez bonnes.

Ecole secondaire.

– Il y a aussi une école secondaire tenue par un ancien oratorien qui m’a paru être un homme de bon sens. Il s’est plaint à moi des droits que lui faisait payer l’Université qui ne sont point en rapport avec le peu de fortune des habitants du païs et la médiocre rétribution qu’ils donnent à ceux qui élèvent leurs enfants. Au reste, une école secondaire est fort rare dans la Lozère. Celle dont je parle n’a que 8 ou 10 élèves et trois qui apprennent le latin. Il me semble que ce n’est pas d’une bonne politique d’exiger des droits sur l’éducation dans un pays qui s’y refuse obstinément. Peut-être devrait-on au contraire accorder des primes à ceux qui se livrent à cette pénible occupation dans ce département qui n’a rien de commun avec ceux de l’intérieur de la France.

Cultes.

– Le culte est dans ce village, comme dans toutes les Cévennes, plutôt protestant que catholique.

Au reste, il n’y a point de querelles entre les deux religions et la tolérance fait régner entre elles la plus parfaite harmonie. Peut-être faudrait-il dire l’insouciance, car j’ai remarqué que dans les pays où il y a plusieurs cultes le zèle des fidèles est beaucoup moindre.

Du Pompidou à la côte de St-Jean-du-Gard.

-Nous avons quitté Le Pompidou à 5 heures du matin et marchant vers l’est nous avons d’abord rencontré une petite auberge qu’on appelle « Malataverne », parce qu’elle est située dans un lieu difficile à passer dans l’hyver. C’est une espèce d’enfoncement exposé aux vents du nord et nord-est où les neiges s’amoncellent et où le froid doit être fort rigoureux.

De Malataverne nous sommes allés à St-Roman, petit village d’une trentaine de maisons. On y élève quelques vers à soie. De St-Roman nous sommes parvenus à la côte de St-Jean.

On estime qu’il faut quatre heures pour aller du Pompidou à la côte de St-Jean. Toute cette partie de route est dans un état déplorable. Elle est cependant tracée sur une ligne presque horizontale, mais les schistes dont on a voulu se servir pour les empierrements ne font point un ouvrage solide. Facilement broyés par le roulage, ensuite délayés par les pluies d’hyver, ils n’offrent que des chemins boueux où les roues s’enfoncent jusqu’aux moyeux. On ne croyait pas depuis longtemps rendre cette route praticable, mais en parcourant les lieux environnants on a trouvé dans presque toute la longueur du chemin des bancs de quartz, dont quelques uns sont brisés et qui, mis en oeuvre, feront des empierrements très fermes et très durables.

Déjà l’on a fait quelques essais qui ont parfaitement réussi et l’on doit espérer de voir d’ici à un an cette partie de route dans un état satisfaisant. On croit que le mètre cube de quartz rendu sur le bord de la route et en l’état d’être employé ne coûtera pas plus de 1fr. 50.

La sortie du département de la Lozère de St-Jean est plus hideuse que son entrée du côté du Gard. Son entrée offre à la vue de grandes roches granitiques entassées les unes sur les autres, parsemées ça et là au milieu des champs. On s’aperçoit qu’on marche dans le païs des montagnes primitives ; ici ce sont d’énormes schistes qui se projettent jusque sur la route à une hauteur considérable et semblent faire présager au voyageur les difficultés qu’il doit rencontrer dans un païs dont les portes sont aussi menaçantes.

Descente à St-Jean.

– La côte de St-Jean étant renommée pour sa coupe et son bon entretien, j’ai voulu la parcourir. Elle est effectivement très belle et très bien entretenue et surtout très longue, puisqu’il faut une heure pour la descendre et une heure et demie pour la remonter. Elle est taillée sur le flanc d’une montagne entièrement schisteuse. Son empierrement est fait avec du schiste, mais d’une espèce plus compacte et plus dure. Il est mêlé d’un peu de calcaire et de quartz, ce qui le rendra plus solide pour l’usage qu’on en fait. Cette côte est extrêmement dangereuse par les précipices dont elle est bordée. Il n’y a aucun parapet, aucune pierre de défense, de sorte que si les muletiers ou charretiers manquent d’attention ils s’exposent à tomber et la chute est toujours suivie de la mort. Ces accidents sont malheureusement assez fréquents le chemin est cependant large de 20 à 25 pieds.

J’ai vu la petite ville de St-Jean et j’en ai visité toutes les fabriques de soie, les machines à vapeur qui servent à chauffer les chaudières dans lesquelles on plonge les cocons pour les dévider plus facilement. Mais il ne m’appartient pas de parler à V.E. de l’industrie de cette ville et des observations qu’elle m’a fournies, je laisse ce soin à mon collègue du département du Gard.

Retour dans la Lozère.

– Rentré dans la Lozère, je me suis arrêté un instant à St-Romans. Les vers à soie n’avaient point encore terminé leur travail, tandis qu’à St-Jean les cocons étaient récoltés depuis longtemps. Je suis entré dans une chambre où les vers n’étaient pas même montés dans les bruyères. Ce retard provient de la différence de climat et peut-être ne parviendrait-on pas à récolter de la soie à SaintRoman si l’on n’avait la précaution de tenir continuellement du feu dans les chambres où les vers sont élevés.

On calcule de la manière suivante la dépense qu’occasionne la récolte des cocons. Un tiers du produit est donné à la personne qui en prend soin. Un tiers est destiné à payer la dépense des feuilles de mûrier, le troisième tiers revient au propriétaire. Ce partage se fait en nature. Sur cent livres de cocons le propriétaire en reçoit que 33 1/3. Une chambrée ordinaire produit un quintal de 14 onces à la livre Lorsque j’ai passé à St-Jean, les cocons valaient 26 sols la livre. On éprouve 90 3/4 de perte. Ce qui établit la soie de 13 à 14 fr. la livre en écru, toujours poids de 14 onces. La feuille de mûrier avait valu 8 fr. le quintal. Il y a beaucoup de personnes qui vendent des feuilles sans élever des vers à soie. La récolte des cocons a été cette année très avantageuse. Nous sommes revenus le même jour coucher au Pompidou.

Du Pompidou à Mende.

– Le lendemain matin nous avons quitté Le Pompidou à neuf heures et après avoir remonté la côte dont j’ai parlé, nous avons parcouru le Causse de l’Hospitalet.

J’ai parle au métayer qui, par suite de querelles avec les commis des droits réunis, avait fermé son cabaret. Je lui ai dit que je voulais qu’il l’ouvrit de nouveau, que je lui ferais avoir un abonnement qui le mettrait à l’abri de toutes querelles à l’avenir. Il y a consenti. Par ce moyen, les voyageurs vont retrouver un asile sur ce passage dangereux.

La sortie, située à l’ouest du Causse de l’Hospitalet, est absolument infertile et couverte de pierres calcaires. Il y a une heure de chemin depuis la ferme jusqu’au haut de la côte de St-Laurent-de-Trèves par laquelle on descend du causse. Cette côte est coupée sur une très bonne ligne, mais sujette à des éboulements très dangereux et dispendieux par les déblais qu’ils nécessitent. Il y a deux ans qu’il se détacha de cette côte une roche qui roula sur un village voisin et qui en , écrasant une maison et quatre personnes qui s’y trouvaient renfermées. Il faut une heure pour descendre la côte de St-Laurent. On rencontre en bas la vallée du Tarnon et en trois quarts d’heure on parvient à Florac. J’ai fait une seconde visite à tous les établissements de cette ville et le lendemain 26, après cinq heures de marche, je suis arrivé à Mende.

Esprit public de l’arrondissement de Florac.

– Un peuple pauvre et dont la plus grande partie ne sait pas lire n’a pas une politique bien compliquée. Il sait qu’il faut payer l’ impôt, il s’y soumet. La conscription lui déplait, mais comme je l’ai déjà dit à Votre Excellence, les Cévennes se rendent volontiers sous les drapeaux. Les ministres catholiques et protestants ont sur leurs paroissiens l’influence que leur donne leur éducation et la confiance qu’ils inspirent. C’est particulièrement cette classe qu’il faut faire en sorte de gouverner et c’est à quoi je m’applique par de bons procédés et surtout en leur répétant que c’est à l’empereur qu’ils doivent leur réexistence. Tant que les fonctionnaires publics et les ministres des cultes marcheront comme dans ce département, V. E. doit être parfaitement tranquille sur les événements. Au reste dans la tournée que je viens de faire, j’ai vu régner partout la plus grande tranquillité et la soumission la plus absolue.

2ème Tournée dans le département de la Lozère

Arrondissement de Mende.

Je suis parti de Mende le 8 juillet (1813), accompagné de M. le Sous-Préfet provisoire et de M. l’ ingénieur en chef.

De Mende à l’Oustal-Crénat.

– En allant de Mende à Villefort, la route se dirige vers l’est. On monte la côte qui s’élève sur les flancs du Causse qui porte le nom de la ville. Au commencement de cette côte, on trouve un pont qui traverse un ravin assez profond. Ce pont est dépavé et les voussoirs en sont à découvert. J’ai prié M. l’ingénieur d’y faire faire sur le champ un empierrement provisoire qui puisse protéger les clefs des voûtes.

La côte du Causse est en général mauvaise, mal entretenue et la pente en est trop rapide. Elle est le premier point de la route n° 121. Le rétablissement de cette côte serait fort coûteux. Il faudrait la couper sur une autre ligne et on verra que ce défaut de rapidité existant sur toutes les montées de cette route, il ne suffirait pas d’en refaire une pour la rendre praticable pour les voitures. On monte pendant 3 quarts d’heure avant d’arriver sur le Causse.

L’aspect de ce Causse est aussi triste et aussi misérable que de tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent. Pas un seul arbre, un seul buisson ; on y voit quelques places ensemencées en seigle, mais en général plus de pierres que de cultures.

On traverse le Causse dans sa plus grande longueur et après en avoir parcouru les ondulations prolongées pendant une heure et demie, on en descend par une autre côte dite de l’Oustal-Crémat ou maison brûlée. Cette côte est longue et rapide. 11 faut une heure pour la descendre. La partie supérieure qui est calcaire, est sujette aux éboulements et le chemin est assez étroit pour que les précipices qui le. bordent inquiètent beaucoup le voyageur. Les couches calcaires de cette côte reposent sur un banc de schiste, chargé de fer sulfureux. On croit que c’est sur ce banc que coulent les eaux thermales de Bagnols. Ce village n’est éloigné que d’un quart de lieue à gauche du pied de la côte. A l’embranchement du chemin de Bagnols, se trouve une petite maison qui a été brûlée autrefois ; c’est elle qui a donné son nom à la côte.

De l’Oustal-Crémat au Bleymard.

– Après l’Oustal-Crémat, on traverse un petit vallon fort étroit appelé de la Loubière, dont les côtés sont assez bien boisés. De ce point, la route e prolonge dans la direction de l’est au pied de la montagne de la Lozère, sur les ondulations très profondes d’un banc calcaire reposant sur le schiste. Pour aller à.Villefort, il faut parcourir 22 descentes et autant de montées, dont les sommets sont toujours calcaires et la base schisteuse. Le calcaire brut est pénétré de filons spathiques ; on voit souvent à la surface quelques pierres de sulfate de baryte et parfois des veines métalliques de plusieurs espèces.


Arrivée à Bagnols les Bains

Le premier lieu que l’on rencontre après avoir quitté le vallon de la Loubière, est le moulin d’Oultet, placé près d’un pont sur le Lot. Ce pont m’a paru en assez bon état. On traverse ensuite le village d’Orsières, dont les maisons bâties en calcaire brun et couvertes en schistes présentent l’aspect le plus sombre et le plus miserable. Il y a cependant quelques arbres dans les environs.

Après deux heures de marche pénible, toujours en montant ou en descendant, on arrive au petit hameau du Mazel.


Alors, on laisse à droite la route n° 121 et par un chemin étroit et mal entretenu on employe un quart d’heure à se rendre au Bleymard, petit bourg chef-lieu de canton.Ici, je dois observer que depuis le vallon de la Loubière jusqu’au Bleymard, la route paraît avoir été faite avec beaucoup de dépense. Les empierrements sont décharnés ou détruits mais les pierres de bordure existent presque partout. Les pentes sont rapides il est vray, mais si l’on n’a voulu faire qu’un chemin pour les boeufs ou les mulets il était suffisant. Cette observation s’applique à toute la route de Mende à Villefort.Le chemin qui conduit au Bleymard suit les bords d’un petit ruisseau nommé Combesourde, qui se jette dans le Lot. Ce ruisseau qui traverse la route n° 121, est souvent grossi par les pluies, et alors on va chercher le Bleymard ; on passe le ruisseau sur un pont assez bien fait, mais qui a besoin de réparations. M. l’ingénieur croit que ces réparations coûteront cent cinquante francs si on les fait sur le champ, mais que si l’on néglige de les faire le pont pourrait bien tomber. J’ai recommandé au maire de ne pas tarder à me demander les autorisations nécessaires.Le Bleymard.– L’aspect du Bleymard est aussi triste que celui des autres villages dont j’ai parlé. Ce lieu serait très misérable s’il ne s’y tenait deux marchés par semaine. On vient y échanger les châtaignes des Cévennes contre les seigles et les blés du païs.

Le maire, le juge de paix et le curé.

– Le maire du Bleymard est un paysan honnête homme mais qui sait à peine signer son nom. Il va être changé cette année.
-Le juge de paix est un nommé Ferrand ; c’est un homme de 55 ans, propriétaire dans le pais et qui fait bien son devoir. Son greffier qui se nomme Rouvière, m’a paru avoir de l’esprit et de la vivacité.
-Le curé est un homme fort ordinaire, mais d’un bon esprit.

Quelques détails sur Le Bleymard.

–    Les habitants du Bleymard n’aiment pas la conscription. Quelques jeunes gens se sont coupés l’index l’année dernière, pour être exemptés. Je les ai fait tous arrêter et conduire au dépôt des régiments de pionniers. J’espère que cet exemple sera utile dans le département.

Nous sommes descendus chez un nommé Rouvière, percepteur à vie.
C’est le plus riche habitant du pais. Il jouit de 3 à 4 mille francs de rente, mais il a une famille nombreuse. Il nous a conduits sur un pré qui lui appartient et dont la moitié du pourtour est baignée par le Lot.
–    Cette rivière n’est dans cet endroit qu’à un quart de lieue de sa source ; on la passe par un ponceau en mauvais état qui a environ 15 pieds de long.
La rive gauche autour du pré est une montagne à base schisteuse, dans laquelle on trouve un filon de galène qui sert au vernissage des poteries du païs. Nous avons cru remarquer quelques traces de minerai de cuivre. Les montagnes des environs du Bleymard sont dépourvues d’arbres. Cependant, elles sont plus arrondies, leurs ondulations sont plus prolongées on n’en voit point de coupées à pic comme les causses.
Ce païs est habité depuis longtemps. On a toujours eu la manie des défrichements et jamais celle des plantations. Il est probable que ces montagnes comme beaucoup d’autres ont été successivement dépouillées. La rareté du bois est telle dans ce canton, qu’on est obligé d’en aller chercher à cinq lieues dans une forêt assez mal en ordre qui se trouve sur le flanc septentrional de la Lozère.
Chaque habitant du Bleymard peut couper du bois pendant un an pour 15 francs. On croirait que ce serait un marché fort désavantageux pour le propriétaire de la forêt, mais voicy comme il calcule les chemins sont impraticables pendant huit mois, les quatre où la saison est supportable sont précieux pour l’agriculture, le temps, la cherté des ouvriers, les difficultés des communications assurent qu’on n’ira en couper que l’absolu nécessaire. Effectivement pour avoir un char de 6 à 7 francs, 3 hommes et une paire de boeufs sont employés pendant un jour et une nuit. Ainsi, l’on n’use de son droit que le moins possible. On cultive le seigle avec succès dans les environs du Bleymard.

Celui que j’ai vu m’a paru être d’une belle et bonne qualité. On alterne les terres avec des prairies artificielles. Le sainfoin et le trèfle prospèrent sur le sol qui leur est propre. Il n’y a au Bleymard aucune espèce d’industrie.
L’instruction y est aussi de toute nullité. Cependant la commune a eu une donation de 100 francs pour avoir un maître d’école. Cette somme est trop faible, pour cette dépense on croit que 150 francs de plus suffiraient. Je compte prendre une mesure générale pour l’établissement des maîtres d’école dans tous les chefs-lieux de canton et successivement dans les communes.Du Bleymard au château du Champ.– En sortant du Bleymard, on monte sur une élévation assez considérable et par un angle presque droit on va rejoindre la route n° 121 dans le petit vallon de Cubières. Ce vallon est assez agréable, on y récoltait les foins quand nous sommes passés. Le maire, son adjoint et le curé sont venus à ma rencontre. Ils m’ont paru être d’un bon esprit. Il n’y avait point de conscrits réfractaires dans la commune.La route qui traverse le village est si mauvaise que l’on préfère passer dehors par le côté sud. A l’extrémité du côté de l’est on trouve un pont d’une seule arche jeté sur une petite rivière. Ce pont m’a paru n’avoir pas besoin de réparations. On marche environ pendant une heure et on s’élève jusqu’au col de Bourbon, qui est le point le plus haut de la route de Mende à Villefort. De ce point, le pays qui se présente a un tout autre aspect. Les montagnes ne sont plus arrondies et en longues ondulations, mais plus petites, plus serrées et les vallons très profondément creusés. A l’horizon, on distingue clairement les Alpes.La montée au col de Bourbon est pierreuse et en fort mauvais état. La descente a presqu’une lieue de long et n’est pas meilleure. La roche y est souvent à nu surtout quand on arrive sur les bancs de schistes. Dans le fond du vallon on trouve un pont en bois dans le plus mauvais ordre on n’ose y passer qu’un à un. Il est indispensable de le refaire. Après le pont, on traverse un petit village fort sale et fort misérable, qu’on appelle Pomaret. La sortie de ce village a été coupée dans un rocher schisteux et est tellement étroite qu’à peine deux hommes à cheval peuvent-ils y passer à côté l’un de l’autre. Cette circonstance semble prouver que cette route n’a point été faite pour le roulage des voitures attelées de chevaux.De Pomaret, on monte légèrement jusqu’à une auberge qui est sur le bord du chemin et qu’on appelle de la Prade. Ce bout de route est extrêmement mauvais. Les boeufs y passent difficilement avec leurs chars et il faut que cela soit impraticable, car on ne peut s’imaginer par quels chemins montent ces inappréciables animaux que rien n’effraye, qui ne s’écartent jamais du chemin tracé et qui, suspendus sur les précipices les plus dangereux, tirent constamment devant eux sans faire un pas en arrière.A la Prade nous avons quitté à droite la route n° 121 et après dix minutes de marche nous sommes descendus au château du Champ.Un mot sur le château du Champ.– Le Château du Champ est situé dans la commune d’Altier, sur le côté droit de la petite rivière de Cubières. Il appartient en ce moment à M. de Chapelain, sous-préfet provisoire de l’arrondissement de Mende. Un de ses parents le lui a laissé par testament. On ne connaît point l’origine de ce château. La tradition du païs dit qu’il a été bâti et habité jadis par des templiers. C’est un bâtiment de 60 pieds de long sur4o de large, élevé sur un rocher schisteux. Une petite cour est dans le milieu. Il n’y a de croisées que du côté du midi. Six tourelles sont prises dans la construction des murailles et ne paraissent pas avoir été faites pour la défense du château. Au reste, il est invisible et presque inabordable de tous côtés. L’intérieur est assez logeable. Une étendue de terrains considérable dépend de ce château et surtout cette forêt dont j’ai parlé, où viennent s’approvisionner les habitants du Bleymard et qui est située sur le flanc septentrional de la Lozère. Elle contient 5 à 600 arpents.

5 journée. 

-Nasbinals, chef-lieu de canton.

nasbinals2

nasbinals1

– NasbinaIs est un village d’une quarantaine de maisons. Son aspect est triste, sauvage et aussi froid que le climat sous lequel il est situé. Il y a fort peu d’arbres dans les environs, ceux à fruits n’y viennent qu’avec beaucoup de peine. Les enclos sont faits en pierres basaltiques, les chemins qui y arrivent sont ferrés avec cette espèce de pierre qui est fort glissante et dangereuse pour les chevaux. Les maisons sont bâties çà et là sans ordre. De mauvais sentiers qui conduisent de l’une à l’autre s’appellent des rues. Malgré cela les habitants ne sont pas plus pauvres qu’ailleurs. Les prairies d’Aubrac leur donnent les moyens d’avoir beaucoup de bestiaux. La forêt leur fournit du bois en abondance. Ils récoltent quelques seigles et avoines avec lesquels ils font du pain. Enfin, ils existent et ils apprécient beaucoup leur manière d’exister car ils tiennent fort à leur sol. Je n’ai point vu dans le département de village dont l’intérieur des maisons fût moins propre ; les puces s’en sont emparé au point qu’il faut en avoir une grande habitude pour pouvoir y dormir.

C’est à Nasbinals qu’a pris naissance un certain Charrier, contre-révolutionnaire qui est descendu de ces montagnes en l’an 1793 et qui, à la tête de 3 ou 4 mille pauvres diables comme lui, a parcouru une partie du Gévaudan et a, en moins de 20 jours, terminé ses exploits et sa vie. Le frère et la veuve de ce Charrier existent encore dans ce village.

Le Maire  est un nommé Bréchet, propriétaire aisé. C’est un homme absolument insignifiant.

Le juge de paix. – Le juge de paix se nomme Vallet. II y a beaucoup de Vallet dans ce canton.

Le procureur impérial criminel du département, demeurant à Mende, porte le même nom et appartient à cette famille

nasbinals_egliseLe Curé. – Le curé est en possession de sa cure depuis 3 ans. Il est l’oncle du maire et exerce sur lui une influence dont il ne paraît pas abuser. C’est un homme de 60 ans, vert et d’un caractère prononcé. Ses paroissiens lui sont fort attachés. Ils pourvoient à tous ses besoins. Ils vont lui chercher du bois à la forêt, etc.. Le peuple de Nasbinals est très religieux.

Instruction publique. – il n’y a aucun établissement d’instruction publique à Nasbinals. Le curé sait lire pour tout le monde.

nasbinals3 – Nasbinals est séparé du canton de Marvejols par les plaines d’Aubrack (sic) où il n’y a point de chemins tracés. Il n’y en a pas non plus pour communiquer avec les cantons du nord. Il me semble que l’on pourrait tracer une route sur ces montagnes pour aller dans l’est et une autre pour parvenir à Fournels où l’on trouve un chemin qui va à SaintChély. J’ai prié M. l’ingénieur en chef de me faire un rapport sur cela. Je ne demande point de grands frais, mais au moins une voie praticable pour les chevaux, une voie que l’on puisse suivre sans guide et sans crainte.

 

De Nasbinals à St-Juéry.

– Nous avons quitté NasbinaIs à 7 h du matin. Un de nos gendarmes nous a servi de guide tantôt à travers champ, tantôt par de petits sentiers de chèvres. Nous avons suivi la direction du Nord sur un sol longuement et largement ondulé, ayant constamment les montagnes du Cantal dans le Nord-Ouest. Nous avons laissé à droite Prinsuéjols et Malbouzon, deux petits villages placés sur le penchant ouest de l’Aubrac. Nous nous sommes avancés vers Brion, nous avons traversé les bois de Roc, paroisse qui a donné naissance aux ancêtres de feu le Grand Maréchal [C13]. Enfin, après avoir passé entre Chauchailles et Noalhac, nous sommes descendus à Saint-Juéry, village situé sur la rivière du Bès dont nous avions vu la source sur l’Aubrac.

Sol et nature des arbres. – En quittant Nasbinals, les roches basaltiques ont été remplacées par les granitiques. Jusqu’à Roc il y a peu de terres en culture , quelques morceaux de seigle ; çà et là on voit aussi quelques prairies que les eaux d’Aubrac donnent la facilité d’arrozer.

En général, dans le département, sur les montagnes comme dans les vallons, les prairies sont arrozées avec soin et beaucoup d’art. On y pratique de longues saignées principales d’où partent une quantité de petites rigoles suffisantes pour que l’eau se répande partout. Le sol des vallons quoique mêlé de l’humus que produisent les plantes et les arbres n’est cependant qu’un sable calcaire ou granitique que l’eau seule peut fertiliser.

fournels1Les bois de Roc et la plus grande partie de ceux du canton de Fournels sont des pins de l’espèce de ceux qu’on appelle pins d’Ecosse. Ces bois se sèment eux mêmes et il est probable qu’ils couvriraient la partie granitique du département si la charrue ne s’y apposait. Lorsqu’on veut avoir un champ planté en pins, on le laboure deux ou trois fois, ensuite on l’abandonne à lui-même. Au bout de 3 ans, les pins se lèvent sans avoir été semés. Cet arbre pousse spontanément jusqu’au haut des flancs des montagnes les plus élevées, mais jamais sur les plateaux. Il paraît qu’il craint le trop grand vent ou qu’il ne trouve point un sol convenable. Je me souviens de ce que me disait un pisan voisin du Palais du Roi, cette portion de Margeride dont j’ai parlé dans ma tournée de l’arrondisse ment de Mende ; je voulais lui persuader qu’il fallait planter en pins la partie de route qui se trouve sur le Palais pour servir de guide aux voyageurs. Cela n’est pas possible, me répondit-il, les pins vont bien montrer leur tête jusqu’au Palais, mais quand ils l’ont vu, ils s’en retournent. Le raisonnement est sans réplique ; si les pins pouvaient venir sur le Palais, ils y pousseraient spontanément comme dans les lieux contigus.

Saint-Juéry et course à Chaudesaignes 

. – Saint- Juéry est un village d’une cinquantaine de maisons, placé sur une île formée par deux bras de la Besse [C14]. On y communique par deux ponts qui ne sont pas en très bon état. Ce païs et presque tout le canton de Fournels venait d’être grêlé. La Besse avait débordé et ses eaux avaient détruit plusieurs ponts, entraîné des champs entiers et couvert de sable des prairies très précieuses. J’ai donné des ordres pour que ces dégâts fussent légalement constatés et depuis j’en ai adressé les verbaux à votre Excellence.

La personne la plus considérable de Saint-Juéry est un nommé M. Duchambon, maire de Chauchailles, paroisse voisine. C’est un homme bien né, qui vit sur ses terres avec sa famille. Il est membre du Conseil général et tient aux meilleures familles du païs.

Après nous être reposés deux heures, j’ai déziré visiter Chaudesaigues, petite ville du Cantal éloignée de deux lieues de Saint-Juéry. Nous sommes montés à cheval et après avoir parcouru des chemins dont on ne peut avoir d’idée quand on n’y a pas passé, nous sommes descendus à Chaudesaigues par une cote belle et d’une pente assés douce.

chaudesaigues3La ville est placée dans un vallon très étroit sur les deux côtés d’une petite rivière nommée Chaudesaigues, qui va se jeter à peu de distance dans la Trueyre. Elle est particulièrement remarquable par ses eaux chaudes qui sortent de la montagne sur laquelle est située sa partie la plus considérable. Non seulement une source très forte sort de la fontaine d’une des rues les plus élevées de la ville, mais encore toute la montagne en contient en si grande abondance que lorsque dans le lit de la rivière on enfonce le doigt dans le sable, les eaux chaudes jaillissent aussitôt. La chaleur de cette eau s’élève à 66 degrés du thermomètre de Réaumur, on y fait cuire des oeufs, les pauvres s’en servent pour faire la soupe. On a pratiqué dans presque toutes les maisons des tuyaux qui la reçoivent et qui pendant l’hyver échauffent les appartements. On s’en sert soit en bains soit en douches, quand elle est un peu refroidie. L’odeur de cette eau est légèrement sulfureuse. Elle tient en dissolution du calcaire ferrugineux autant que j’ai pu juger par les incrustations que j’ai remarquées sur les déversoires par dessus lesquels elle coule.

chaudesaiguesLa petite ville de Chaudesaigues, comme presque toutes celles de l’Auvergne, a un aspect enfermé et triste. Ses maisons sont presque toutes en colombages de bois de pin, couvertes en tuiles creuses ; les rues sont mal tenues… Cette petite ville est industrieuse

on y fabrique surtout beaucoup de bas de laine. Toutes les femmes tricotent avec une facilité et une vitesse inconcevable. Jamais elles ne quittent leur ouvrage et on ne voit point dans Chaudesaigues une femme dans les rues soit marchant, soit faisant la conversation, qui n’ait le tricot à la main.

Nous sommes revenus de Chaudesaigues par un chemin moins mauvais et auquel il y a peu de choses à faire pour le réunir à celui de Fournels. Ce chemin serait essentiel pour établir la communication de cette partie du département avec le Cantal.

Arrivée à Fournels. 

– Nous avons quitté SaintJuéry à 5 h d’après-midi ; le chemin qui conduit à Fournels est dans une dégradation complète. Il était en mauvais état, mais les pluies tombées dernièrement par torrents l’ont achevé. Les communes vont se rassembler pour y faire les réparations les plus urgentes.

fournelsFournels est un village dont les maisons sont éparses. L’église et le presbytère sont sur le bord du chemin. Le maire m’attendait chés le curé et c’est là où d’abord je suis descendu. Après avoir parlé aux maires, au juge de paix et aux curés du canton, je me suis rendu au château qui appartient à Madame de Brion de Marvejols. Cette dame était alors absente.

 

6 journée

chateau_fournels– Le château de Fournels. – L’intérieur du Château de Fournels est en ruines, mais ses dehors présentent l’apparence d’une habitation ayant appartenu autrefois à des personnes titrés et riches. Il y a sur le derrière, une ancienne futaie de hêtres et d’ormes qui le met à l’abri du nord. Le païs qui se présente devant le château a l’aspect d’un grand jardin anglais tel qu’on les dessine aujourd’hui en façade. En face des prairies superbes forment bassin. Sur les bords de ces prés de très grandes masses de pins et transversalement la rivière de Besse, qui coule au milieu de grosses roches granitiques roulées. Madame de Brion avait fait faire un pont pour passer la rivière, le dernier débordement l’a détruit.

Le château lui-même est bâti sans aucun ordre d’architecture. C’est une masse informe percée de grandes et de petites croisées sans alignement.

Le Maire. – Le maire de Fournels est M. Filhon, notaire et grand propriétaire dans le païs. C’est un homme instruit, mais sans caractère et craignant sans cesse de se compromettre. Il est peu favorable à la conscription.

Le juge de paix. – Le juge de paix est un nommé M. Vialard, on m’en a dit du bien.

Le curé. – Le curé venait d’être placé, on m’en a parlé comme d’un homme de devoir. Parmi les curés que j’ai vus à Fournels, il y a un vieillard de 85 ans nommé Tédenat, lequel monte à cheval tous les jours. Il dessert la paroisse de La Fage-MoMtivernoux, qui est située sur une montagne granitique fort élevée.

De Fournels à Saint-Chély. 

– La route de Fournels à Saint-Chély est départementale. Les derniers orages l’avaient dégradée jusqu’à la commune de La Fage Saint-Julien qui se trouve au 1/3 de la distance. Après cette commune, elle est belle, assés unie, et très facile à entretenir puisqu’on repose entièrement sur le sol granitique. J’ai déjà dit que les païs granitiques ne ressemblaient aucunement aux calcaires. Icy il n’y a point de précipices, point de coupes à pic, ce sont de grandes montagnes arrondies dont les cimes sont couvertes de bois de pins. Les penchants sont cultivés en seigles et les vallons prairies fertilisées par les eaux des montagnes. Tout le sol est un sable granitique qui ne rapporte qu’une année sur deux et depuis 2 jusqu’à 5 pour un ; cela dépend de la qualité des terres et des pluies plus ou moins abondantes. On doit croire que ces terres sont fort altérées.

Il y a 3 heures de chemin de Fournels à Saint-Chély.

st_chely

Saint-Chély. – Saint-Chély, chef-lieu de canton est une petite ville de 2 000 âmes, placée sur la grande route n° 127, au point d’embranchement de celle n° 10 de Paris à Perpignan. Elle est composée d’une rue fort longue et de quelques rues adjacentes peu considérables. Son aspect est triste. Ses alentours sont dépourvus de bois. La grande élévation où elle se trouve rend son climat très âpre. Malgré cela, outre la culture qui occupe 6 mois de l’année, il y a beaucoup d’industrie dans le païs. On fait beaucoup de tissus de laine de toute espèce que l’on porte au marché de Serverette. Quelques païsans font le commerce des grains. Un marché par semaine augmente encore l’activité de la ville. Enfin, quoique pauvre comme toutes les villes du département, Saint-Chély est une de celles où l’on a le moins de privations.

Le Maire. – Le maire est un nommé Veyrier, simple bourgeois de la ville ; c’est un homme qui fait bien son devoir et dont tout le monde m’a paru content.

Le juge de paix. – Le juge de paix jouit aussi de la confiance générale.

Le Curé. – Le curé est un très brave homme, d’un bon esprit et aimant le gouvernement.

L’Hôpital. – L’hôpital de Saint-Chély est, après celui de Langogne, le mieux tenu du département. Il y a environ 35 lits. On est à court de linge, mais j’espère y pourvoir par les dernières mesures que j’ai indiquées à M. le Directeur général des hospices. Tous les rideaux des lits sont en serge verte ce qui est mauvais parce qu’on ne peut plus les laver. J’ai recommandé que les premiers que l’on remplacerait fussent faits en toile afin qu’après avoir servi à un maladie grave, ils pussent être passés à la buanderie. Au reste cela est moins dangereux dans ce climat froid.

Le bâtiment de l’hospice est isolé. 11 y a une petite cour qui le précède ; derrière, un petit jardin qui donne sur un ruisseau assés abondant. Tout est commode dans ce petit hospice. Une femme respectable nommée Madame Veyrier, sour du maire, dessert cet hospice ; elle est aidée par quelques servantes du païs.

Tout le revenu de cet hôpital consiste en 2 400 fr. de rentes environ. La charité des habitants pourvoit au reste de ses besoins.

Institution de filles. – Non loin de l’hôpital, il y a un bâtiment en réparations, destiné à une maison d’éducation pour les filles. Il n’y a encore rien à dire sur cela.

eglise_stchelyL’église. – L’église est bien tenue à Saint-Chély. On est religieux dans cette ville. Le clocher ayant été détruit comme tous les autres, les habitants se sont cotisés pour le reconstruire. Les cloches sont prêtes pour y être placées. C’est à la fabrique de cette église que j’avais demandé une cloche pour la Cathédrale de Mende. On n’a voulu ni en donner, ni en vendre. On m’a adressé de longs mémoires sur cela, on a écrit au Ministre des Cultes. J’avais résolu de garder le silence sur cette affaire, mais voyant que je n’en parlais pas, les marguilliers, le curé et le conseil municipal m’ont demandé si je pensais encore à leur cloche. Sur ce que j’ai répondu que j’avais abandonné cette idée, on m’en a beaucoup remercié et la joie a été générale. J’ai pensé que je ne devais pas trop contrarier ces braves gens et que le dernier vote de 3 000 fr. de notre Conseil général pour cet objet, me donnerait les moyens de satisfaire Monsieur l’Evêque et les habitants de Mende.

Instruction publique. – Il y a quelques maîtres particuliers à Saint-Chély, mais point de maîtres d’écoles payés par cette ville. Les budgets des communes suffisent bien juste à leurs besoins les plus pressants et jamais l’éducation n’est comptée pour un de ces besoins.

Budget de la commune. – Le budget de la commune s’élève à 787 fr. 85 c. J’ai proposé un octroy, mais on redoute les frais et les prélèvements et on se refuse généralement à ce moyen de revenu. Le principal de Saint-Chély est un droit affermé pour le mezurage des grains sur le marché.

De Saint-Chély au Malzieu 

– La route de St-Chély au Malzieu est départementale. Elle est assés belle et facile à entretenir puisque dans toute cette partie le sol est granitique. La côte qui descend au Malzieu a besoin de quelques réparations qui seront peu coûteuses. Il y a une heure de chemin de Saint-Chély au Malzieu.

le_malzieuOn y arrive par un beau pont de 5 arches qui se trouve sur la rivière de Trueyre [C15]. Ce pont a besoin de quelques réparations. Il a été élargi par deux accotements de piles et de voûtes. Les voûtes nouvelles se sont séparées des anciennes dans quelques parties. J’ai examiné cette dégradation avec M. l’ingénieur en chef qui a jugé que le danger n’était pas par trop pressant mais que prochainement il fallait y remédier. La multiplicité de ses occupations et le peu de secours qu’il a des ingénieurs qui lui sont adjoints l’empêchent de donner aux travaux l’activité nécessaire.

7 journée

– Le Malzieu. – Le Malzieu est un bourg de 1 020 âmes. Il a été entouré d’une muraille flanquée de tours, comme plusieurs autres villes du département. Ses rues sont étroites, sales et mal bâties. En récompense, ses dehors sont assés agréables. En sortant par le sud-est, on se trouve sur un vaste emplacement que l’on appelle le champ de foire. Il est borné par une promenade nouvellement plantée en peupliers. Le vallon est large et la vue s’étend assés loin, ce qui n’est pas commun dans le département. Sur la gauche la chaîne de la Margeride se prolonge dans la direction du sud-est, sur la droite la rivière de Truère (sic) qui suit la même direction prend sa source dans les environs de Serverette. Tout ce vallon est plein de cultures et bien boisé.

le_malzieu2

 

Le Maire. – Le maire est un nommé Constant, vieillard de 70 ans. C’est un brave homme, mais au-dessus de sa place. Il a été changé depuis mon retour à Mende. Celui qui le remplace est un nommé Pantel.

Le juge de paix. – Le juge de paix se nomme M. Rozière La Chassagne. Il a de l’esprit et du sens. On m’a assuré qu’il remplissait son devoir avec zèle et exactitude.

Le curé. – Le curé est un brave homme aimant le gouvernement.

Etant arrivé au Malzieu plus tard que je ne devais, les curés du canton ne m’avaient pu attendre et étaient repartis. J’y ai trouvé les maires qui presque tous sont des gens de campagne ne sachant ni lire ni écrire.

Ce canton est difficile pour la conscription. Le voisinage de la Margeride favorise les fuyards et les gens de mauvaise volonté. Marché. – Il y qu’un marché par semaine au Malzieu. On y vend particulièrement des grains. On y perçoit aussi un droit de mezurage qui forme le principal article du budget de la commune.

Du Malzieu à Saint-Alban. 

– En partant du Malzieu, la route se dirige vers le sud, elle suit constamment jusqu’à Serverette les ondulations de la baze sud-ouest de la Margeride. Elle se trouve conséquemment exposée à être souvent dégradée par les torrents qui descendent de cette haute montagne. On n’a rien fait depuis longtemps sur cette partie de route, aussi peut-on dire que presque tous les travaux d’art sont détruits et que la route elle-même le serait si elle ne reposait constamment sur le sol granitique.

Du Malzieu, on suit d’abord la rivière de Trueyre on la laisse bientôt à main droite, on passe dans un petit hameau qu’on appelle La Gardelle et après deux heures et demie d’une route variée dans ses aspects et assés bien boisée, on parvient à Saint-Alban.

Saint-Alban.

st_alban

Le Maire et le Curé. – Saint-Alban est un bourg de 800 âmes dont les alentours sont moins tristes que ceux des autres. Il y a quelques plantations de différentes espèces et beaucoup de cultures en froment, seigles, avoine et orge.

Le Maire de Saint-Alban est un nommé Enjalvin, homme très probe et très exact dans l’exercice de ses devoirs.

Le curé est un homme riche pour le pays. Il a, m’a-t-on dit, 500 fr. de rente en sus de sa cure. Il est d’un fort bon esprit et influe beaucoup sur la paroisse à raison de son état et de la considération dont il jouit. Je ne me suis arrêté qu’environ une heure dans ce bourg. Les notables du pays se plaignent beaucoup de ce que le chef-lieu de canton ait été transféré à Serverettes ; dans le fait, Saint-Alban est dans le milieu du canton, tandis que Serverettes en est à l’extrémité-sud [C16]. La proximité de la grande route et les marchés fréquentés de cette dernière ville, ont probablement déterminé en sa faveur le placement du chef-lieu.

A une heure de Saint-Alban, on rencontre le village de Fontans et après une autre heure de marche, on arrive à Serverettes.

Il est à remarquer que dans toute cette route, les ondulations sont longuement prolongées ; on ne trouve point de c6tes à pic comme dans les pays de Causse. Les vallons sont plus larges, enfin le pays a quelque rapport avec ceux de l’intérieur de la France.

Serverettes. Le maire, le juge de paix et le curé. 

serverette

-Serverettes est une petite ville de 1 000 âmes. Elle est dans un fond au milieu de rochers granitiques qui lui donnent un aspect triste. Ses rues sont étroites et mal tenues. Sonclimat est très âpre. Elle est cependant une des plus industrieuses du département. Il y a par semaine, un marché de serges assés considérable. La ville et la campagne sont remplis de tisserands qui, pendant le long hyver, s’occupent à fabriquer des tissus de laine de toute espèce. Ces tissus sont achetés particulièrement par les négocians de Mende, ainsi tout le commerce manufacturier de cette petite ville, se trouve confondu avec celui de la capitale. Il n’y a à Serverettes ni instruction publique, ni aucun autre établissement qui soit digne d’attention. Les auberges y sont détestables. Le Maire, ayant son habitation à une petite demi-lieue ûe la ville, on m’a reçu dans la principale auberge du lieu je l’ai trouvée si sale et si dégoutante, que j’ai préféré me tenir en plein air dans un pré qui est dans le voisinage.

Le Maire de cette ville est un nommé M. de Rouville, propriétaire riche du pays. Il a émigré pendant la Révolution, mais il n’en paraît pas moins attaché à l’ordre actuel. Il est d’ailleurs âgé d’environ 63 ans et ne paraît désirer que le repos.

Le juge de paix nommé Ayrald est un homme d’exactitude et de devoir.

Le curé est dans les meilleurs principes ; j’ai eu lieu de me convaincre qu’il refusait l’absolution à ceux de ses paroissiens qui fesaient la fraude. Il fait aussi ce qu’il peut pour déterminer les conscrits à marcher, mais son canton est incurable sous ce rapport. Il n’y a que les moyens de force qui puissent y faire exécuter la loi de la conscription.

Etant à dîner, j’ai reçu une lettre de Mende qui m’appelait pour des affaires pressantes. Je comptais visiter le canton d’Aumont, ainsi que les ruines de Javols, ancienne capitale du Gévaudan. J’en ai été empêché. Ce sera le motif d’un voyage exprès. Je chercherai à deviner sur ces ruines quelle pouvait être l’importance de cette capitale et j’en rendrai compte à Votre Excellence.

Je suis monté à cheval à deux heures et à 4 heures 1/2 je suis arrivé à Mende, après m’être arrêté un instant à Saint-Amans, petit village sur la gauche du chemin.

Il y a à peu près 7 lieues de poste de Serverettes à Mende ; on les parcourt sur la route n° 107 qui est en assés bon état dans ce moment, sauf quelques réparations qui coûteront peu, attendu le sol granitique sur lequel elle repose.

Mende

mende1

Description de la ville de Mende. 

– La ville de Mende, comme toutes les autres du département, a été entourée d’une muraille garnie de tours. Les fossés n’existent plus ; ils ont été remplacés par un chemin très large qui fait à peu près la moitié du tour de la ville, et qui, en se prolongeant des deux côtés jusque sur les bords du Lot, renferme, dans son enceinte, non seulement la ville elle-même mais encore des prairies assez considérables qui la séparent de la rivière.

– La partie du chemin à l’est de la ville, ainsi que les bords de la rivière sont plantés de très grands peupliers noirs qui forment une belle promenade . Quelques maisons éparses sur les bords du Lot et sur la côte opposée au sud présentent uq aspect assez pittoresque.

– La ville est sur la rive gauche du Lot, au pied d’un Causse opposé au Nord, de sorte que pendant l’hiver le climat y est très âpre ; on n’y voit plus le soleil après deux heures.

mende_cathAu milieu de la ville se trouve la Cathédrale ornée de deux clochers remarquables par leur forme gothique et leur solide construction.

 

 

 

 

 

mende_prefLa Préfecture, qui était l’ancien évêché, est appuyée contre le côté nord de l’église ; c’est une suite de grands bâtiments uniformes autour d’une cour carrée large de 26 mètres. Ces bâtiments n’ont rien de remarquable dans leur architecture .

Toutes les rues de la ville forment des espèces de rayons qui viennent se rendre de la circonférence au centre ; les autres rues sont des cercles plus ou moins concentriques qui coupent les rayons par des angles différents ; presque aucune rue n’est droite, elles sont toutes plus ou moins tortueuses, étroites, mal pavées, avec des petits cailloux pointus ; il s’ensuit qu’elles sont facilement défoncées, que les ordures y séjournent et conséquemment qu’elles sont très sales. A cet inconvénient, il faut ajouter celui du défaut de latrines, ce qui fait que chacun déposant ses ordures dehors ou que même les jetant habituellement par les croisées, il faut apporter la plus grande attention pour marcher sans se salir ; peut-être avec quelques dépenses parviendrait-on à rendre cette ville très propre ; il y a dans la partie supérieure une fontaine assez belle que l’on appelle le Griffon, et qui, en sus des besoins des habitants, peut remplir, trois fois par jour, un grand bassin dont elle est entourée. Où laisse couler les eaux de ce bassin à des heures prescrites : il en résulte dans les rues un petit torrent dans lequel on pousse les immondices, mais il faudrait pour que cela eut toute l’utilité possible, que la ville fut mieux pavée, et les règlements de police mieux entendus. Peut-être parviendrai-je à régulariser la police, malgré l’espèce de force inerte qui m’est opposée. Quant au pavage il faut de l’argent et c’est un obstacle qu’il est toujours difficile à vaincre dans un pays pauvre.

Il n’y a aucun édifice remarquable dans la ville de Mende. La préfecture seule a une porte cochère ; les maisons sont presque toutes bâties en colombage de pin, recrépis extérieurement à chaux et à sable. En général il n’y a point de maçonnerie sur les planchers, ce sont des planches clouées sur des solives. On n’y voit aucune commodité intérieure ; les couvertures sont faites en schiste épais d’un pouce, ce qui les rend très lourdes, mais en même temps solides. Ces schistes sont quelque fois larges de trois pieds et plus d’autres fois, ils n’ont qu’un pied de largeur, sont arrondis à l’extrémité et forment une couverture assés agréable à l’oeil. Ils n’ont point la couleur des ardoises de Bretagne. Mais l’oxide de fer entrant dans leur composition, ils en ont acquis une teinte de brun rouillé, tirant cependant un peu sur l’ardoise.

Bâtiments de la Préfecture. – C’est l’ancien évêché il est formé de quatre ailes au centre desquelles est une vaste cour. Il communique à l’une des places de la ville par la principale porte et avoisine d’un autre côté de petites rues qui conduisent aux boulevards vers le Sud.

Sur ces quatre ailes, les appartements du Préfet en occupent deux, les bureaux une et la Cour d’Assises la quatrième. Il résulte de là que la cour de l’hôtel de la préfecture est commune au préfet et aux membres de la Cour d’Assises ; ce qui engageait mon prédécesseur à proposer à V.E. le 6 janvier 1813 de changer l’établissement de la Cour d’Assises dans les bâtiments du Tribunal civil. Je prie VE, de se faire représenter ce rapport et la dépêche de mon  prédécesseur, du 6 février dernier, sur ce projet de changement.

Par la lettre de S.E. du 28 mars, le Préfet a été invité à faire dresser un plan par étages des divers bâtiments tant de la préfecture que du Tribunal civil pour parvenir à opérer le changement en question, ce qui n’a pas encore été fait par le défaut d’architecte et de dessinateur. L’ingénieur en chef des ponts et chaussées est si surchargé de travail pour sa partie qu’il ne peut pas s’en distraire. Je prie en conséquence S.E. de m’autoriser à charger’un architecte ou dessinateur particulier de cette opération et à faire payer ses vacations sur les dépenses imprévues du budget départemental.

Avant de terminer l’article concernant les bâtiments de la Préfecture, je dois faire mention d’un inconvénient grave que ces bâtiments présentent et auquel il importe de remédier.

Au rez-de-chaussée de la façade qui longe une rue de la ville et au-dessous des appartements du Préfet, se trouvent onze boutiques et une petite chambre ou galetas au-dessus de chacune de ces boutiques que l’avarice ou les besoins de certains évêques leur fit autrefois inféoder à divers particuliers.

Avant cette inféodation, ces locaux formaient des portiques, des halles. Aujourd’hui ce sont des boutiques enfumées, couvertes par des voûtes qui supportent les salions et autres pièces de l’hôtel du Préfet ; et comme il n’y a dans ces taudis d’autres cheminées que des tuyaux extrêmement étroits et obliques adossés sur le mur intérieur de l’hôtel, il en résulte que la fumée pénètre dans les appartements du Préfet, lorsque l’on fait du feu dans les boutiques en question.

On n’a jamais pu trouver le moyen d’empêcher que la fumée pénétrât dans les appartements qui reposent sur les voûtes soit à cause des fentes ou lézarde-qui y existent, soit à raison de la direction oblique des tuyaux de cheminées des boutiques. Toutes ces considérations m’ont engagé à faire au Conseil général, dans sa dernière session, plusieurs propositions que le conseil a adoptées et qui doivent avoir pour résultat de demander au gouvernement l’autorisation nécessaire pour faire l’acquisition des boutiques en question au compte du département .

Prison d’Aigues-Passes. – Les prisons criminelles de Mende sont prises dans une des anciennes portes de la ville à l’ouest. Deux petites tourelles réunies par deux murailles, forment cette prison. On y monte par un escalier extérieur fait en pierre. Quatre cachots sont pratiqués dans les deux tours. Le premier étage forme le logement du concierge, le second est une pièce commune où l’on met les prisonniers qui attendent leur jugement. Il n’y a ni cour ni terrasse dans cette prison, ce qui la rend assés mal saine. Plusieurs prisonniers se sont évadés il y a quelques temps, par les latrines qui étaient mal disposées. On les a très bien réparées, de sorte que si dette prison n’est pas salubre, elle est au moins fort sûre. Quinze ou vingt personnes peuvent y être à l’aise et rarement ce nombre s’y trouve

Prison de l’Hôpital. – Il existe une autre prison où l’on met les filles de mauvaise vie et les justiciables en matière de police correctionnelle. Cette prison dite de l’Hôpital n’est autre chose qu’une petite cour de forme longue, sur les deux côtés de laquelle sont disposées six loges au rez-de-chaussée et six au premier étage. Cet établissement servait de petite maison à l’Hôpital, on y renfermait les fous et on administrait les remèdes ou les secours convenables à leur état. L’Hôpital ayant été, pendant la Révolution, dépouillé de tous ses biens, la ville s’est emparée de ce local pour en faire une maison de police. Elle suffit à son objet.

Ces bâtiments sont loin d’être disposés d’après les règles que prescrivent les principes d’humanité et de philanthropie que les gouvernements de l’Europe et particulièrement le gouvernement français ont adoptés et qui ont fait l’objet de l’arrêté et de la circulaire de S.E. du 20 octobre 1810.

Les prisons d’Aigues-Passes sont affectées aux maisons d’arrêt, de justice et de dépôt pour les hommes. Elles sont très resserrées, on ne peut point y séparer les détenus suivant la différence des délits et des causes diverses de détention. Elles sont peu salubres, comme je l’ai déjà dit et ne peuvent pas le devenir d’avantage à cause de la petitesse du local.

Maison commune. – La maison commune est prise dans un ancien bâtiment des Carmes au centre de la ville. Elle est composée de deux petites pièces au rezde-chaussée, servant au Conseil Municipal et au secrétariat de la mairie et deux au premier étage renfermant les archives de la mairie. La mairie est tenue d’une manière peu convenable pour un chef-lieu de département.

L’Eglise-Cathédrale. – L’église est un grand bâtiment gothique, composé d’une nef soutenue par de fortes colonnes et de deux bas-côtés servant d’arboutants au corps principal du bâtiment. Aucun ornement ni aucun ordre d’architecture marqué ne se remarquent dans cette église elle est lourde dans ses formes et n’offre que l’aspect de la solidité. Sa longueur intérieure est de 67 mètres sur 29 de largeur.

Le séminaire et le collège. – Le séminaire et le collège sont renfermés dans le même bâtiment placé sur le côté nord de la ville. C’est un grand carré long de 91 mètres sur 12 de largeur. Il a 3 étages qui sont disposés dans l’intérieur d’une manière assés commode pour leur objet, mais on ne s’est pas même donné la peine de crépir l’extérieur des murs .

L’Hôpital. – L’hôpital est un composé de plusieurs bâtiments construits les uns après les autres et placés sur les trois côtés d’une cour exposée à l’ouest. Au-delà de la cour est un petit jardin d’environ un arpent qui suffit pour les menues herbes dont on a besoin. Ces bâtiments quoique. fort anciens m’ont paru solides et bien distribués. Les salles sont vastes et suffisamment aérées ; ce que j’ai blâmé particulièrement c’est qu’au lieu de cheminées ou de poëles, on se sert de grands brasiers de charbon pour se chauffer pour éviter l’inconvénient du feu, on a pratiqué dans le milieu de chaque salle une portion de plancher en maçonnerie. On peut juger facilement que cette manière de se chauffer est insalubre et doit occasionner des accidents fâcheux.

J’ai dit dans les diverses lettres à V.E. combien son mobilier était misérable et combien le triste état où il se trouve réclame son secours et sa protection. Ses revenus ne s’élèvent pas audelà de dix huit mille francs par an ; d’un autre côté les avances qu’il a faites pendant un certain nombre d’années pour solder les dépenses des enfants trouvés, dont le montant a toujours excédé les fonds accordés par le gouvernement ont épuisé les ressources, en sorte qu’à mon arrivée dans le département j’ai trouvé cet établissement dans un état pitoyable.

Deux ou trois femmes hospitalières, un pareil nombre de domestiques, un économe probe mais déjà très avancé en âge forment tous les employés. J’ai provoqué la demande de quelques sours hospitalières que l’on nous annonce devoir bientôt arriver. J’ai fais compter quelques sommes pour la dépense des enfants trouvés. J’ai fais nommer l’évêque de Mende administrateur. J’espère avec les moyens déjà pris, et ceux que je me propose d’y ajouter, améliorer la situation de l’hospice de Mende autant que la modicité de nos ressources peuvent le permettre.

Dépôt de mendicité. – Depuis 1810, l’on s’occupe du projet d’établissement du dépôt de mendicité de ce département. Deux obstacles se sont présentés savoir la pénurie de bâtiments convenables et le défaut de ressources pécuniaires. Ces obstacles ne sont pas entièrement levés.

Quant aux bâtiments, mon prédécesseur avait proposé d’établir le dépôt de mendicité dans le local de l’hospice civil de la ville et ce dernier établissement dans un ancien couvent appartenant au sieur Bonne!Labarthe, au moyen d’un échange de ces deux bâtiments.

Celui du sieur Barthe devait s’acquérir pour l’hospice au prix de 60 000 F. Les maisons et dépendances de l’hôpital étant évaluées à la somme d’environ 80 000 F, il en résultait une soulte. de 20 000 F en faveur du dit hospice.

Tel est le résumé de ce projet d’établissement sous le rapport des bâtiments que S.E. approuva par sa lettre du 28 juin 1810. Depuis lors, un examen plus réfléchi des localités a donné la conviction que ces projets ne pouvaient s’exécuter sans des résultats très onéreux pour l’hospice et qui le réduiraient presque au néant,

10 II a été reconnu que le bâtiment du sieur Labarthe où il s’agissait de le placer ne pouvait suffire à cet établissement.

2° Qu’en supposant qu’il put s’établir bien ou mal, la somme de 20 000 F provenant de la soulte

d’échange projeté serait insuffisante pour faire face aux dépenses qu’occasionneraient les réparations indispensables à faire au nouveau local.

L’hospice quittait donc des jardins, des cours, une église et autres dépendances qu’il a dans son local actuel et qui remplissent l’objet de cet établissement pour être transféré dans un bâtiment mal disposé, moins étendu et où les réparations devaient lui occasionner une perte considérable : il devenait donc plus pauvre, et il l’est déjà beaucoup, avec des bâtiments de moindre valeur et insuffisants pour ses besoins.

Ces considérations ont fait changer les vues qu’on avait eues précédemment. L’on prépare donc un autre travail qui sera soumis à S.E.

Le Tribunal. – Le tribunal occupe la maison des anciens frères Ignorantins à peu de distance de la Préfecture. On y a rassemblé tous les logements convenables pour l’audience et le greffe. Ce tribunal a ses bâtiments au centre de la ville. Ils se composent au rez-de-chaussée d’une cour, d’un appartement à droite en entrant pour le concierge, d’un autre contigu pour les archives et le greffe au premier étage se trouve la salle d’audience, la chambre du conseil, une pièce pour le Procureur impérial, un cabinet pour son substitut, etc.. Au 2e étage deux pièces l’une pour le Président et l’autre pour le Vice-président, deux cabinets pareils à ceux du premier étage.

Cet établissement, en y joignant quelques petites maisons ou boutiques adjacentes serait propre à la Cour d’assises et au Tribunal civil.

Couvents et établissements de bienfaisance. – Il y a à Mende un couvent de Dames de l’Adoration qui pratiquent des règles fort austères. Cet établissement, de nouvelle date, est placé dans l’ancien couvent des Ursulines. Il a été institué par une dame Aimer qui a fondé en France plusieurs autres maisons semblables. Cette dame habite le village de Picpuce (sic) près Paris. Elle est aidée dans ses pieuses opérations par un nommé abbé Coudrin, ancien chanoine de cette ville. Les Dames de l’Adoration s’occupent de leurs devoirs religieux et de l’éducation des filles pauvres.

Une autre Dame de l’Ordre de l’Union, nommée Rivière, a établi une institution pour les filles riches et pauvres. Elle s’est placée dans l’ancien couvent des Capucins. C’est une femme bonne et vertueuse qui ne peut donner que de bons principes à ses élèves.

Il existe ici un petit établissement de bienfaisance sous le nom de la Miséricorde. Il est dirigé par un grand vicaire de l’évêché nommé l’abbé Bonnel, homme d’une vertu austère et de principes religieux peut-être un peu exagérés. On fait dans ce petit établissement du bouillon pour les malades ; on porte des secours à domicile, soit en vivres, soit en vêtements. Son revenu consiste en 2 000 fr. à peu près de rente et en différents legs placés sur la tête de l’abbé. Ces donations seraient plus certaines si elles étaient faites à l’établissement et qu’elles eussent reçu la sanction du gouvernement. Cependant je n’ai point voulu me mêler de cette oeuvre de charité, de crainte d’effrayer tous les pénitents et pénitentes de l’abbé Bonnel qui sont en grand nombre. J’espère parvenir à réunir cette maison avec l’établissement que je projette de la charité maternelle dans cette ville ; mais pour cela il me faut un peu de temps, attendu les ménagements qu’il est indispensable de prendre pour y parvenir .

J’ai parlé à votre Exc. dans mes lettres particulières du personnel de cette ville, de son commerce, de Constitution physique.

.

Considérations générales sur la Lozère 

– On peut se figurer le département de la Lozère comme trois grands degrés dont le premier part des plaines du Languedoc il est entièrement schisteux, le second est calcaire et s’élève au-dessus des schistes, enfin le troisième est granitique et est composé des plateaux élevés de la Margeride, de l’Aubrac et de la Lozère ainsi que de leurs appendices.

Les Cévennes sont entièrement schisteuses, elles sont de 2 à 300 toises au-dessus du niveau de la mer. C’est un amas de montagnes et de vallées profondément sillonnées dans tous les sens et renfermées dans une espèce de bassin.

Les Causses sont de vastes plateaux calcaires élevés de 4 à 500 toises soutenus par des rochers de même nature coupés à pic dans leur pourtour et isolés les uns des autres par les rivières ou les ruisseaux qui les environnent. Quelques-uns sont appuyés aux montagnes granitiques et leur servent comme de marche-pied.

Les pays granitiques ont de 7 à 900 toises d’élévation ; ils forment toute la partie Nord du département comme les schisteux forment la partie Sud.

Arbres. – Des arbres qui poussent sur le schiste sont particulièrement les châtaigniers. Ils sont à la fois la richesse et la nourriture du pays. Toutes les Cévennes en sont couvertes.

Il n’y a presque point d’arbres sur les Causses on y voit cependant quelques frênes, rarement des ormes communs et des érables champêtres. Leurs flancs produisent du hêtre commun fagus silvatica, du bouleau et quelques chênes de l’espèce de quercus sessiliflora.

Les pays granitiques produisent particulièrement le pin forestier pinus silvestris, quelques hêtres et ormes. Il est à remarquer que la crête des hautes montagnes granitiques est aussi dépourvue de bois ; il n’y a que leurs appendices et leurs propres flancs qui en produisent.

Céréales. – On cultive dans la Lozère une espèce de froment d’hyver : triticum hiemale, barbu comme le seigle. Il résiste à l’intempérie des saisons et produit en raison du terrain sur lequel il est semé. On ne confie ce grain qu’au meilleur sol, et son produit est l’un dans l’autre de 4 à 7. On n’ensemence.en blé que tous les trois ans, et on alterne par des ayoines et des prairies artificielles. On sème le seigle particulièrement dans les pays granitiques. On sème le seigle particulièrement dans les pays granitiques. Son produit varie depuis 2 jusqu’à 7. On doit croire que dans ces pays infertiles la paille est toujours courte. L’avoine que l’on cultive est l’avena sativa, on la sème au mois d’avril et quelque fois plus tard. L’espèce d’orge est l’hordeum distichum. On cultive encore le blé sarrasin, le millet et la pomme de terre en assés grande quantité.

Produit des vallons. – Les vallons, étant arrosés par des rivières ou par des ruisseaux, sont particulièrement destinés aux prairies, aux arbres à fruits et à ceux qui croissent sur le bord des eaux. Ainsi on y voit en grande quantité toutes les espèces de pommes et de poires cultivables, de cerises de plusieurs espèces, des abricots à plein vent, etc. et entre autres arbres le peuplier noir populus nigra; le tremble : populus tremula; l’aune : aluns gultinosa ; le frêne : fraxinus excelsior; le saule : salix alba.

Ces prairies, formées par les atterrissements calcaires, schisteux et granitiques, ne seraient pas ellesmêmes fertiles, si la grande pente des rivières ne permettait de les arroser facilement au moyen de petites saignées qui répandent également les eaux sur toute leur surface ; cela est si vrai qu’il n’y a point de prés sans eau et que la premiere chose dont on s’occupe, quand on veut en faire un, c’est des moyens de l’arroser.

Un mot sur l’histoire du Gévaudan. – Le Gévaudan tire son nom de son ancienne capitale Javols, en latin Javalum ou Gabalum. Le Gévaudan faisait parti du royaume des Arverni ou Auvergnats dont Vercingétorix était le roi. On sait les guerres que les Romains eurent à soutenir contre ce roi d’Auvergne

ils furent donc obligés de traverser souvent le Gévaudan dans plusieurs parties soit pour le logement de leur armée soit pour communiquer avec leurs colonies de Nîmes et autres du Languedoc. De là les différents restes de voies romaines que l’on aperçoit dans beaucoup d’endroits de ce département.

Lorsque les Gaules furent entièrement conquises, il est probable que le Gévaudan jouit de la paix, comme toutes les autres provinces romaines, mais quand les grandes irruptions des peuples du Nord inondèrent la Gaule, il passa avec rapidité sous la domination de différents conquérants qui s’en emparèrent. Il faisait parti de l’Aquitaine et il suivit presque toujours le sort de cette province.

Allaric, premier roi des Gots en fut le maître par la cession d’Honorius, et ensuite Athaulphe son gendre. Il est assez difficile de suivre les successeurs de cet Athaulphe ; mais il paraît que Pépin ayant conquis l’Aquitaine sur Gayfre qui en était le duc, Charlemagne fils de Pépin fit un royaume du Roussillon, du Languedoc et de l’Aquitaine et le donna à fils Louis. Celui-ci établit dans toutes les villes considérables du pays des Comtes amovibles que Hugues Capet rendit perpétuels.

On croît que c’est en 1032 qu’un siège épiscopal fut établi à Mende et qu’un nommé Raymond en fut premier évêque. Ses successeurs réunirent les deux puissances temporelle et spirituelle jusqu’à ce qu’ils en ayent fait hommage aux rois de France comme tous les autres grands seigneurs du royaume.

Les Anglais ont été maîtres d’une partie du Gévaudan sous Charles V. En 1380, Bertrand Duguesclin fit le siège de Châteauneuf-Randon et mourut devant cette place à un âge avancé.

Ce petit pays a été le théâtre de plusieurs guerres de religion. La première eut lieu en 1575 sous la conduite d’un nommé Merle ; presque tout le Gévaudan fut ravagé.

Henri IV suspendit les guerres de religion, mais sous Louis XIII et Louis XIV elles recommencèrent avec plus de fureur que jamais. On sait comment Louis XIV y mit fin.

Depuis ce temps les habitants du Gévaudan vivent paisibles dans leurs montagnes, soumis aux lois.

Il y a eu pendant la Révolution une petite émeute occasionnée par un nommé Charrier, dont j’ai déjà parlé, mais elle a été étouffée presque aussitôt après sa naissance.

.

Système forestier de la Lozère. – Il y a fort peu de bois appartenant au Gouvernement, dans la Lozère. Aussi l’administration des forêts n’y a-t-elle pas d’agents. Le peu de bois qui existe est la propriété des communes qui les environnent, lesquelles jusqu’à présent y font des coupes sans aucun ordre ni police et par conséquent tendent à les détruire. Cela est si vrai que chaque jour, le prix du chauffage augmente d’une manière effrayante et que si on n’y met ordre il finira par manquer tout à fait. On a dans ce pays la manie de détruire les arbres forestiers et je ne crois pas qu’il y ait un seul habitant à qui l’idée soit venue d’en planter. Cette manie doit exister depuis longtemps car on prétend qu’autrefois les Causses et les montagnes granitiques étaient entièrement couvertes de bois. Aujourd’hui il y en aurait aussi fort peu dans les pays granitiques.

La principale forêt du pays est celle de Mercoire. J’ai voulu mettre de l’ordre dans les coupes de bois que l’on faisait, il en est presque résulté une révolte. Il a fallu parler ferme aux communes limitrophes de cette forêt pour les soumettre à un règlement qui j’espère la leur fera conserver . 

La forêt de l’Aigoual est aussi assés considérable, mais elle est presque inaccessible. La plupart de ces bois périssent de vétusté faute de moyens de les en extraire. 

Il y a sur le pays d’Aubrac une forêt assés considérable, dans laquelle quelques communes de la Lozère ont droit d’aller couper leur chauffage, mais elle appartient au département de l’Aveyron. 

La Lozère et la Margeride fournissent aussi quelques bois qui toujours sont les propriétés des communes voisines. Les particuliers coupent leur bois dans toute saison, au lieu de choisir de préférence celle de l’hyver. Enfin on peut dire que les bois tendent beaucoup vers leur destruction dans la Lozère. 

Vêtements des habitants. – Il y a peu de différence entre la manière de s’habiller des habitants de la Lozère et celle des autres peuples de France. Les femmes portent sur leur bonnet un très large chapeau de feutre noir à forme très étroite qu’elles fixent sur leur tête par le moyen d’un ruban attaché sous le menton. Le reste de leur vêtement n’a rien de remarquable.

Les hommes ont assés l’habitude de porter leurs larges vestes en manteau sur leur dos, sans y passer leur bras cela a-t-il quelque rapport avec l’ancien sagum gaulois. Peut-on en tirer l’induction que ce sagum avait des manches ? ce serait une preuve bien éloignée.

Comme les galli comati, les habitants des montagnes ne coupent point leurs cheveux et les laissent pendant sur leur front et leurs épaules. Ils sont même souvent en désordre et fort peu soignéssous le rapport de la propreté. Tous les gens des campagnes portent des sabots très grossiers qui ont une élévation sur le devant à peu près semblable à celle du talon. Ils ne garantissent point leurs pieds soit avec des brides soit avec des peaux de moutons de sorte que leur coup de pied est couvert de durillons comme leur talon .

Maladies les plus communes. – Les maladies que j’ai observées le plus communément, tiennent pour la plupart du vice scrophuleux. Ceux qui en sont atteints sont quelquefois couverts de plaies de la tête aux pieds. Cette maladie s’use un peu avec l’âge et l’on voit souvent à 25 ans les cicatrices qui étaient ulcérées à vingt. Sur 1000 à 1200 hommes qui se présentent pour la conscription on peut compter qu’il y en a un douzième attaqué de scrophule. On voit aussi quelques goitres résultat de la crudité des eaux du pays. Toutes les maladies qui tiennent à la suppression de la transpiration offrent ensuite de l’exercice à la médecine ; cela doit être dans un pays où il y a souvent trois ou quatre températures dans un jour. 

Aperçu sur le commerce lozérien en 1813 

Dans ses Tournées dans le département de la Lozère, Le Préfet Gamot donne peu de détails sur l’industrie et le commerce lozériens. En particulier, il est très laconique quand il aborde ce sujet pour la ville de Marvejols, se contentant d’annoncer qu’il le traitera quand il sera question de la ville de Mende. Or, dans la description de cette ville, aucun paragraphe ne vient nous éclairer. Sans doute, le Préfet n ‘avait-il pas été informé à temps pour la rédaction de son rapport. Pourtant, le 24 avril 1813, il avait adressé aux Membres de la Chambre consultative du commerce de Mende, un questionnaire en 23 points, désirant, y disait-il, « contribuer aux succès de l’industrie et du commerce de ce département ». La Chambre consultative avait répondu, le 15 mai suivant.

Les archives de la Chambre de Commerce conservent ces deux documents (questionnaire et brouillon de réponse). Il nous est agréable de remercier le Président M. Laget et le Secrétaire général M. P. Sastourné qui nous ont aimablement communiqué ces pièces et nous autorisent à les publier. Elles nous permettront de mieux connaître l’activité économique de la Lozère au début du X1Xe siècle et de compléter notre documentation sur ce siècle, celle-ci nous faisant en grande partie défaut à cause de l’incendie de la Préfecture du 20 mai 1887.

B. BARDY.

Ire question . Y a t-il importation ou exportation de grains soit en blé soit en seigle et quelques négociants s’occupent-ils spécialement du commerce des grains ?

Réponse: Nos récoltes dans les années moyennes balancent nos consommations ; il n’y a par conséquent importation ou exportation que dans les années mauvaises ou bonnes dans les premières, nous tirons des grains du Cantal et de Haute-Loire ; dans les autres, nous les échangeons contre du vin du Languedoc et du Vivarais, lorsque ces départements manquent de grains.

Il n’y a pas de personnes qui s’occupent spécialement du commerce des grains, les importations sont faites par les boulangers qui vont s’approvisionner dehors, et les exportations proviennent de ventes ou d’échanges faits par les propriétaires eux-mêmes.

2 question . Les lainages du département suffisentils à la consommation ?

Réponse . Les lainages de ce département sont insuffisants pour la fabrication. On a recours aux laines de l’Aveyron et de la Haute-Loire. Et lorsque le commerce maritime est libre, on s’approvisionne à Marseille de celles du Levant.

3 question . Les tissus de laine sont-ils les seuls dont l’industrie s’occupe ?

Réponse: La fabrication des petites étoffes connues sous plusieurs dénominations mais plus particulièrement sous celles de serges, escots, etc. est la seule dont l’industrie s’occupe, principalement pendant la rigueur de la saison qui ne permet pas qu’on se livre alors aux travaux de l’agriculture. On file quelque peu de soie dans l’arrondissement de Florac.

4e question : Les laines se vendent-elles en suint ou dégraissées ; à crédit ou au comptant ?

Réponse : Dans certaines parties de ce département, notamment des Causses, on vend les laines en suint et au comptant dans d’autres, on les fait ouvrer en entier ou à demi pour être portées aux divers marchés établis dans ce pays, où elles sont également vendues au comptant.

5 question : Y a-t-il des usines qui s’occupent du dégraissage ?

• Réponse . Le dégraissage n’est point nécessaire attendu que nos laines n’en ont pas besoin.

6 question . Par qui se font les fabrications ; est-ce par des ateliers réunis ou par des ouvriers isolés ?

Réponse . La fabrication est répandue dans toutes les campagnes ; chaque cultivateur a un ou plusieurs métiers battants, alimentés par les femmes, les enfants, et des domestiques de la maison qui ne s’occupent de cet objet que lorsque l’agriculture n’exige pas leurs bras.

7′ question . Sont-elles soumises à la teinture avant d’être vendues ?

Réponse. Tous les articles se vendent à nos marchés en écru.

8 question : Quelles espèces de teinture leur donnet-on et le teint en est-il solide ?

Réponse . On donne à nos étoffes la teinture que le commettant demande, quoique médiocre.

9e question . Quelles sont les aunages de ces fabrications en long et en large ?

Réponse .• Les serges de Mende ont 18 pouces de largeur sur 35 aunes de longueur en écru ; celles dites 15 liens, ou 1/2 aune ont 22 pouces sur la même longueur les escots ont 28 pouces de large sur la même longueur il s’en fabrique d’une largeur de 33 pouces et même de 36 toujours même longueur ; les cadis soubeyran ont 18 pouces sur 29 aunes de longueur

les refoulés canourgues 18 pouces sur 28 les impériales 28 pouces sur 20 ; les tricots 18 pouces sur 25 ou 27 aunes de longueur.

Nota : Toutes ces étoffes devraient avoir ces longueurs, mais depuis la suppression des inspections, la cupidité des ouvriers leur a fait enlever 2 ou 3 pouces sur la largeur ce qui ne peut que nuire à notre fabrication et à notre commerce.

10e question : Combien les tissus ont-ils de fils de chaîne ou de portées ?

Réponse: Les serges de Mende devraient avoir 12 portées 1/2 de 96 fils chaque ; les 1/2 aunes 15 portées pour le même nombre de fils ; les escots 21 portées

les escots plus larges 24 et 25 ; les cadis soubeyran 9 1/2 ; les refoulées canourgues 10 ; les impériales 19 les tricots 11.

11e question Quels sont les prix communs de ces fabrications ?

Réponse: Les prix de ces articles varient suivant leur qualité et leur largeur.

12e question : Sont-elles exportées à crédit ou au comptant ; quel est le terme ordinaire des ventes ?

Réponse : On les exporte à crédit ou au comptant suivant les conventions des parties qui en règlent le terme.

13e question : Quel est le papier qui se donne en paiement est-ce du papier à une seule signature ou à plusieurs ; sont-ce des lettres de change ou de simples billets ?

Réponse: Les payements se font en espèces ou en papiers sur toutes les places.

14e question : Quel est le prix de l’escompte est-il moins cher sur le papier court que sur le papier long ?

Réponse . L’escompte ordinaire de ce pays e

les tricots 11.

11e question Quels sont les prix communs de ces fabrications ?

Réponse: Les prix de ces articles varient suivant leur qualité et leur largeur.

12e question : Sont-elles exportées à crédit ou au comptant ; quel est le terme ordinaire des ventes ?

Réponse : On les exporte à crédit ou au comptant suivant les conventions des parties qui en règlent le terme.

13e question : Quel est le papier qui se donne en paiement est-ce du papier à une seule signature ou à plusieurs ; sont-ce des lettres de change ou de simples billets ?

Réponse: Les payements se font en espèces ou en papiers sur toutes les places.

14e question : Quel est le prix de l’escompte est-il moins cher sur le papier court que sur le papier long ?

Réponse . L’escompte ordinaire de ce pays est à 3/4 par mois.

15e question . Y a-t-il une place particulière comme Lyon par exemple, Toulouse ou autre sur laquelle se fassent les domiciles du papier ou bien est-il payable dans de petites villes ou bourgades où les recouvrements soient difficiles et dispendieux ?

Réponse. La négociation des papiers sur Paris, Lyon et autres places de commerce est plus aisée et plus avantageuse que sur les places isolées ou des petites villes.

16e question : Les personnes qui font le commerce de la fabrication, le font-ils pour leur compte ou par commission?

Réponse . Presque toutes les maisons de commerce de cette fabrique travaillent à forfait et à commission.

17e question .• Quelle commission prend-on sur les achats ; est-ce un pour cent ou deux ?

Réponse . La commission est ordinairement à 2 1/2

 

18e question . Fait-on des toiles de chanvre, de lin ou de coton?

Réponse : On ne fabrique ni chanvre, ni lin. Il existait à La Canourgue et à Ispagnac des fabriques de coton à l’instar de celles de Montpellier, mais par l’effet de l’augmentation de cette matière première, elles ont presque cessé.

19e question: Fait-on quelque commerce de bestiaux autres que de moutons ; quelle est son importance ?

Réponse : 11 se fait… un commerce assez étendu de bestiaux tels que moutons, boeufs et mulets, mais l’importance nous est inconnue.

20e question . Que pense-t-on de l’introduction des mérinos ?

Réponse . Quelqu’avantageuse que paraisse l’introduction des mérinos, il est certain que les paysans ne la trouventpas telle à raison des soins qu’on leur doit et qu’ils ne donnent pas aux moutons indigènes.

21e question: Croit-on que les exportations du département soient plus considérables que les importations ? La réponse à cette question doit faire connaître si le département s’enrichit ou s’appauvrit.

Réponse: Les importations et les exportations se balancent à peu près.

22e question . Quels seraient les moyens de développer dans le départemer’ toute l’industrie dont il est susceptible ?

Réponse: Le rétablissement des inspecteurs sur l’ancien pied pour la régularité de la fabrication de nos petites étoffes vivifierait notre commerce. Il lui donnerait une plus grande consistance. Sans lui notre département par sa position et la difficulté d’exploitation et son peu de rapport serait réduit presqu’à la misère. On doit aussi mettre au rang des moyens propres à assurer la prospérité de notre commerce, l’amélioration des routes comme rendant les communications plus faciles et les transports moins dispendieux.

23e question . Le commerce est-il content du tribunal de lre instance ? Désire-t-il un tribunal de commerce ? Les contestations commerciales sont-elles assez multipliées pour nécessiter cet établissement ?

Réponse: La nécessité d’un tribunal de commerce a été si vivement sentie que le conseil général du département et d’arrondissement ont voté annuellement depuis l’an 8 pour cet établissement et nous font émettre le même voeu.

(Ces voeux réitérés n’ont jamais abouti. Le Tribunal civil de grande instance de Mende statue toujours en matière commerciale).

Et les membres de la Chambre, consultative de commerce de conclure:

« L’industrie et le commerce sont les principales bases de la prospérité de ce département dont le sol montagneux et peu fertile n’offre pas de grandes ressources agricoles. Leur succès ne peut être douteux dès que vous daignez entrer dans tous les détails qui peuvent concourir à leur amélioration et cette amélioration, nous osons l’espérer, viendra de votre sollicitude pour tout ce qui intéresse vos administrés et de votre puissante protection… ».